Dans la foulée de son titre à Madrid, Carlos Alcaraz a préféré faire l’impasse sur Rome. Sagement. Pour préserver sa cheville droite tordue face à Rafael Nadal lors de leur duel en Castille, soigner une ampoule infectée et arriver en pleine forme à Roland-Garros. Là où il vise son premier titre du Grand Chelem, avant ses 20 ans. Une performance rarissime dans l’histoire, et inédite dans l’ère du Big 3 excepté par l'un de ses membres, Nadal, sacré à Paris en 2005.

 

Il ne s’appelle pas Jack et n’est pas Anglais, pourtant sa vie ressemble déjà à un conte dont il est le héros en chasse de géants. Mais Carlos Alcaraz, lui, ne plante pas les haricots magiques. Il les mange. Comme Son Gokū. Et c’est sans doute ce qui explique pourquoi il donne, par séquences, l’impression d’être un véritable Super Saiyan du tennis sur le court. À Madrid, le gamin d’El Palmar a, par séquences, marché sur les titans Rafael Nadal et Novak Djokovic. Sans jamais surjouer. Certes, l’Espagnol et le Serbe, pour des raisons différentes, sont encore en quête de leurs meilleurs niveaux respectifs. Mais battre ces deux monstres, quel que soit le contexte, n’est jamais anodin. D’ailleurs, le surnommé “Carlitos”, 19 ans depuis le 5 mai, est le premier de l’histoire à pouvoir se targuer d’un tel exploit lors d’un même tournoi sur terre battue.

Deux ans après ses premiers pas sur le circuit principal, Alcaraz affole déjà les compteurs avec plus d’une statistique éloquente. À tel point que les aiguilles de celui-ci semblent tourner plus vite que celles du temps. Et le bougre a bien l’ambition de nous donner encore davantage le tournis dans les semaines et mois à venir. “Mon objectif, cette année, est de gagner un (titre du) Grand Chelem, et j’espère que ce sera à Paris”, a-t-il confié lors d’une interview publiée par Marca mardi. “Je dirais que oui, je suis prêt à rivaliser avec eux (Nadal et Djokovic) dans n’importe quel tournoi, sur n’importe quelle surface, avait-il répondu en conférence de presse trois jours plus tôt, après ses victoires contre Nadal et Djokovic à Madrid. En Grand Chelem, c’est complètement différent, c’est en trois sets gagnants. S’ils (Nadal et  Djokovic) gagnent depuis si longtemps en Majeur, c’est parce que, mentalement, ils ne sont pas fait du même bois que les autres. Mais je pense que je suis prêt.

“Actuellement, il (Carlos Alcaraz) est le meilleur du monde” - Novak Djokovic

Prétentieux, diront certains. Ceux qui suivent le tennis de loin, ou qui voient l’ambition ouvertement affirmée comme un gros mot. Mais par la maturité physique, émotionnelle et mentale qu’il démontre semaine après semaine ainsi que sa palette complète - puissance, toucher, volées, défense, rapidité - l’artiste paraît en mesure de se dessiner un premier triomphe en Grand Chelem dès Roland-Garros. “Tu es le meilleur joueur du monde en ce moment, lui a lancé Alexander Zverev lors de la remise des prix en Castille, après avoir été étrillé 6/3 6/1 en 1h02 par le prodige. Tu nous bats tous, alors que tu as 5 ans. Tu es une superstar qui va gagner beaucoup de titres du Grand Chelem et devenir numéro 1 mondial.” Des propos corroborés par l’actuel maître du classement ATP quelques jours plus tard.

Il (Alcaraz) est définitivement spécial, a confirmé Novak Djokovic devant les journalistes, à Rome, lundi. Il bat beaucoup de records de précocité, il a déjà gagné deux Masters 1000 cette année (Miami et Madrid). Actuellement, il est le meilleur joueur du monde, sans aucun doute. La façon dont il a géré la pression lors de notre match (à Madrid), le calme qu’il a su garder, c’était impressionnant. Tout dans son jeu est impressionnant. Il est vraiment complet. Il peut jouer aussi bien offensivement que défensivement. Il est celui dont tout le monde parle. C’est génial pour le tennis d’avoir quelqu’un d’aussi jeune et assez audacieux pour bousculer les meilleurs du monde et prétendre aux trophées les plus importants. Et en même temps, il est humble et très agréable en dehors du court. Je lui souhaite le meilleur. Il fait définitivement partie des favoris principaux pour Roland-Garros.

Dans l’ère Open, seuls sept hommes ont gagné un titre du Grand Chelem avant leurs 20 ans

Beaucoup s’accordent à le dire, le protégé de Juan Carlos Ferrero a déjà toutes les cordes à son arc pour viser un titre du Grand Chelem. Mais la cible, bien qu’accessible tant le bougre est épatant, est encore loin. Mettre dans le mille dès cette saison serait un exploit presque sorti d’un autre temps. Dans l’histoire du tennis, rares sont ceux pouvant se targuer d’avoir glané un Majeur avant 20 ans chez les hommes. Depuis 1968 et le début de l’ère Open, ils ne sont que sept. Le dernier en date ? Nadal, sur l’ocre de la porte d’Auteuil, 17 ans en arrière. Avant le gaucher des Baléares, pour trouver trace d’un tel phénomène de précocité, il faut remonter jusqu’à Pete Sampras en 1990.

  • Michael Chang - Roland-Garros 1989, à 17 ans, 3 mois et 20 jours
  • Boris Becker - Wimbledon 1985, à 17 ans, 7 mois, et 15 jours / Wimbledon 1986, à 18 ans, 7 mois et 14 jours
  • Mats Wilander - Roland-Garros 1982, à 17 ans, 9 mois et 15 jours / Open d'Australie 1983, à 19 ans, 3 mois et 19 jours
  • Björn Borg - Roland-Garros 1974, à 18 ans et 10 jours / Roland-Garros 1975, à 19 ans et 9 jours
  • Rafael Nadal - Roland-Garros 2005, à 19 ans et 2 jours* 
  • Pete Sampras - US Open 1990, à 19 ans et 28 jours
  • Stefan Edberg - Open d’Australie 1985, à 19 ans, 10 mois et 19 jours

À titre de comparaison, Novak Djokovic a remporté le premier de ses 20 graals à un peu plus de 20 printemps et demi ; Roger Federer un peu avant ses 22 ans. En outre, depuis Roland-Garros 2005, où Nadal a débuté sa collection de 21 Majeurs, seuls quatre hommes non membres du Big 3 ont réussi à s’imposer dans cette catégorie de tournoi : Andy Murray et Stan Wawrinka, trois fois chacun, Juan Martín del Potro, Marin Čilić, Dominic Thiem, Daniil Medvedev. Le but que s’est fixé Carlos Alcaraz est donc colossal. Et encore, c’est un euphémisme. Mais, volant ses ses 19 balais, le nouvel enchanteur envoûte le monde du tennis au point d’être légitimement perçu comme capable de réussir une telle sorcellerie. La chasse aux géants est lancée, et elle se fait à coups de raquette magique.

 

*Certaines statistiques se basent sur l'âge en début de tournoi, et dans ce cas Nadal compte deux titres du Grand Chelem avant ses 20 ans : il avait 19 ans, 11 mois et 26 jours à l'entame de sa conquête de Roland-Garros en 2006