Après la défaite inattendue face à Daniel Evans à Monte-Carlo, Novak Djokovic est à la relance cette semaine, chez lui, sur l'ocre de l'ATP 250 de Belgrade. Un tournoi né de sa volonté.

 

Nul n’est prophète en son pays”. À la maison, cette semaine, Novak Djokovic n’a sans doute aucun souci à se faire quant à ce proverbe péremptoire. Parce que, chez lui, il est déjà au-dessus du statut de messager du Tout-Puissant : “Il est presque considéré comme un dieu en Serbie”, lâchait, dès 2010, Dušan T. Bataković, historien et ancien ambassadeur de Serbie en France. Si les mots sont peut-être un peu forts, et ce pour n’importe quel mortel en ce bas-monde, le numéro 1 mondial a toutefois un point commun avec l’idée qu’on peut se faire d’une divinité : il veut le bien pour les siens. Au sein d’une nation dont la fédération n’affiche pas des moyens mirifiques, le Belgradois fait beaucoup pour le développement du tennis. Pendant l’arrêt du circuit, puis fin 2021 lors de la préparation hivernale, il a mis les installations de son centre du tennis basé à Belgrade à disposition de ses compatriotes du circuit. Une salle de musculation et trois terrains couverts, luxe rare dans le pays.

“Novak a fait un truc incroyable pour notre pays”

En hiver, les courts coûtent très cher chez nous, surtout pour un joueur classé 700e, 800e ou 1000e mondial, expliquait alors Petar Popovic, coach serbe du Bosnien Damir Dzumhur, dans L'Équipe. Au total, une quinzaine de pros en bénéficient, dont quelques femmes, comme Olga Danilovic (183e mondial et 19 ans à l’époque). Novak a fait un truc incroyable pour notre pays, on avait besoin de ça, surtout les jeunes joueurs. C’est une aide exceptionnelle. Je ne vois pas d’autres joueurs qui ont fait ça pour leur pays.” Autre exemple de son désir de promotion du tennis sur ses terres natales : l’Open de Serbie, tournoi né de sa volonté. En 2008, quelques semaines après son premier sacre en Grand Chelem - décroché à l’Open d’Australie contre Jo-Wilfried Tsonga -, il rachète, via son père et son oncle, la licence du tournoi d'Amersfoort.

Le but, organiser une compétition à Belgrade dès l’année suivante. Pari réussi. Classée ATP 250, l’épreuve se déroule de 2009 à 2013 avant de disparaître du calendrier. Cette saison, après 8 ans d’absence, elle est de retour. Se jouant sur la terre battue du magnifique Novak Tennis Center, elle aurait aussi un objectif plus “politique”. Après un Adria Tour 2020, lancé pour favoriser l'émergence du tennis dans les Balkans, ayant viré au cluster en pleine pandémie de COVID-19, l’homme aux 18 titres en Majeur aurait besoin de redorer son blason. “Les organisateurs (Djordje Djokovic, le plus jeune frère de Novak, est le directeur du tournoi) auront certainement à cœur d’améliorer cette image, a expliqué  Nebojša Višković, journaliste serbe spécialiste du tennis, à l’AFP. C’est ce qui a motivé leur décision de mettre en place le tournoi sans la participation du public.”

Effacer l’échec de Monte-Carlo

Outre ces considérations extra-sportives, Novak Djokovic est en quête de sensations cette semaine. Celles perdues à Monte-Carlo. Absent depuis l’Open d’Australie glané malgré une déchirure abdominale qui a tant fait jaser, il a fait son retour deux mois plus tard. Sur le Rocher, après une entrée en lice “solide”, comme il l’a décrite, face à Jannik Sinner, il s’est ensuite fissuré contre Dan Evans. “C’est l’un de mes pires matchs de ces dernières années, a-t-il analysé en conférence de presse. Mais je ne veux rien lui enlever, il a su tirer profit des conditions (beaucoup de vent, temps humide) pour détruire mon jeu. Notamment avec son slice, dont le rebond était très bas sur cette battue lourde.” Embourbé, c’était la première fois depuis l’ATP 500 de Barcelone en avril 2018 qu’il s’inclinait dans un tournoi sans y avoir gagné au moins deux rencontres.

Pas de quoi l’inquiéter en vue de Roland-Garros, toutefois. “La saison sur terre est encore longue, a-t-il ajouté. J’ai encore beaucoup de compétitions pour m’améliorer. Je dois travailler, c’est tout. En espérant réussir une meilleure performance à Belgrade.” Vainqueur en 2009 et 2011, le surnommé “Nole” vise une troisième couronne sur son sol. A fortiori en l’absence de Dominic Thiem et Gaël Monfils, forfaits en raison de pépins physiques. Les deux autres principales têtes d’affiche présentes étant Matteo Berrettini et Aslan Karatsev, respectivement 10e et 28e au classement ATP, Djokovic n'envisage sans doute rien de moins que le trophée. Une première étape avant Roland-Garros, l’objectif fixé à l’horizon pour se rapprocher des 20 titres du Grand Chelem de Rafael Nadal et Roger Federer. Une obsession, d’après l’Espagnol.

Belgrade, première étape avant l’objectif Roland-Garros

Je veux encore gagner en Grand Chelem, aucun doute là-dessus, a répondu Nadal dans un entretien publié ce lundi par Metro.co.uk. Novak, par exemple, est plus obsédé que moi par ça, plus concentré dessus. Mais je ne le dis pas d’une façon négative. Il est simplement plus focalisé sur les records, il en parle tout le temps, et bravo à lui.” Interrogé sur ces déclarations, l’intéressé, en conférence de prese à Belgrade, n’a pas cherché à entrer dans une polémique vaine. “Je respecte beaucoup Rafa, probablement plus que n’importe quel autre joueur, a-t-il répondu dans des propos relayés par Tennis Majors. Il a le droit d’exprimer son opinion, comment il voit mon état d’esprit par rapport aux records. Mais je n’ai pas le sentiment d’être obsédé par quoi que ce soit dans la vie. Oui, je veux battre des records, mais si je continue à jouer, c’est avant tout par amour du sport, de la compétition. J’aime ça. La flamme brûle toujours.

Verbaliser mes objectifs, c’est ma manière de fonctionner pour rester discipliné, responsable et organisé, a-t-il poursuivi. Depuis que je suis jeune, je n’ai pas peur d’annoncer mes buts. J’ai toujours dit que je voulais être numéro 1 mondial et gagner des Majeurs.” Exempté de premier tour en qualité de tête de série numéro 1, il lance sa destinée dans cet Open de Serbie ce mercredi contre Kwon Soon-woo, tombeur de Roberto Carballés Baena. Bien qu’il n’ait, logiquement, pas perdu foi en son jeu après la crucifixion monégasque, il ne peut se permettre une nouvelle désillusion. Sinon, le doute pourrait commencer à lui nouer les méninges. En cas de triomphe, il décrocherait le 83e titre de sa carrière en simple. Si Jésus Christ, paraît-il, multipliait les pains, Novak Djokovic, lui, a le pouvoir de multiplier les trophées.