Arrivé sur le circuit dans les années 70 avec Guillermo Vilas, le tweener a, par la suite, été popularisé par Yannick Noah, puis par Roger Federer, qui en a fait un véritable coup d’attaque. Il n’est aujourd’hui pas rare de voir un joueur utiliser cette arme et ce de multiples manières.

Le public de Roland-Garros est généralement bien élevé. Du service jusqu’à la fin de l’échange, le silence règne dans les tribunes, d’où les voix s’élèvent ensuite pour hurler des encouragements en direction de leur protégé. Il arrive pourtant, parfois, que les spectateurs poussent de petits cris lors d’un échange, notamment lorsqu’un joueur monte au filet, se fait lober et s’apprête à répondre à l’aide d’un coup entre les jambes : un tweener. Comme si ce geste déjà spectaculaire devait nécessairement être accompagné d’un brouhaha. L’édition 2022 n’a pas échappé à la règle et on a, par exemple, vu cette scène se jouer lors du huitième de finale entre Karen Khachanov et Carlos Alcaraz, où le jeune espagnol a fait un break sur un tweener lobé qui a fait exploser la foule présente dans les travées du court Philippe Chatrier. D’un coup d’un seul, du premier au dernier rang, des loges jusque dans les cabines de commentateurs, tous les curieux se sont levés pour applaudir ce geste qui, lorsqu’il est réussi, est certainement le plus beau de ce jeu. 

Vilas, whisky et polo

Annoncé comme étant la relève de Rafael Nadal, Alcaraz, 19 ans, marche une nouvelle fois dans les pas de son idole avec ce tweener lobé, une spécialité de celui qui a remporté Roland-Garros à quatorze reprises. Nadal n’est cependant pas l’inventer du tweener. S’il est difficile de savoir qui est le premier tennisman à l’avoir réalisé, l’un des précurseurs reste sans aucun doute Guillermo Vilas, même si l’Américain Whitney Reed l’aurait déjà tenté à plusieurs reprises au cours des années 60. Un Français - Wanaro N’Godrella - semble d’ailleurs avoir été la première victime d’un tweener de Vilas lors d’une exhibition jouée à Buenos Aires, en 1974. Ce geste aurait été inspiré du polo et de Juan Carlos Harriott qui, dans une publicité pour un whisky, avait tapé la balle entre les jambes de son cheval. Sur le moment, on n’avait pour autant pas parlé de tweener, mais de “Gran Willy”, Willy étant le surnom de… Guillermo Vilas.

À force de voir des joueurs, comme Ilie Năstase ou Victor Pecci, glisser le tweener au sein de leur panoplie, un nouveau nom a émergé. Pecci a même tenté le coup en demi-finale de Roland-Garros face à Jimmy Connors. Résultat ? Un échec, Connors ne se faisant pas surprendre et répondant même par un regard noir, puis un geste de l’index signifiant à son homologue paraguayen qu’il n’avait pas vraiment apprécié la chose. Car oui, à l’image de la panenka au foot, le tweener a longtemps été perçu comme un manque de respect par certains joueurs, avant de devenir un geste technique reconnu et un coup de défense osé. Un geste dont la beauté est surtout proportionnel à sa difficulté, les échecs étant nombreux.

 

« N’essayez pas de faire comme lui si vous voulez avoir des enfants »

Réaliser un tweener n’est pas chose évidente et nécessite une coordination parfaite. Il faut d’abord ajuster sa vitesse, puis lever sa raquette au-dessus de la tête avant de frapper la balle au niveau des chaussettes, le tout en évitant de se cogner les genoux ou l’entre-jambe comme l’avait signalé John McEnroe lors d’un match entre Fabrice Santoro et Roger Federer : « N’essayez pas de faire comme lui si vous voulez avoir des enfants ». Des enfants, Yannick Noah en a eu cinq. Pourtant, durant ses années de tennisman, le dernier français à avoir gagné un Grand Chelem était un adepte du tweener et la preuve vivante que ce geste n’est pas une pièce jetée en l’air en espérant qu’elle retombe du bon côté, mais bien un coup maîtrisé qui s’essaye à l’entraînement comme il l’a déclaré en conférence de presse après son huitième de finale de l’US Open 1983 face à Aaron Krickstein, un match marqué par un tweener qui a fait chambouler le public : « À la fin de l’entraînement, quand je suis un peu fatigué de taper dans la balle, j’essaye souvent ce genre de coup, juste pour le plaisir. Mais attention, il faut s’assurer qu’on est bien protégé avant de bien s’y essayer »

Grand spécialiste du tweener, Roger Federer aussi travaille ce geste à l’entraînement comme il l’a confié après sa demi-finale de l’US Open 2009 contre Novak Djokovic, où il a obtenu une balle de match sur l’un des, si ce n’est le plus beau tweener de l’histoire : « J’étais dans une position difficile et je n’avais rien à perdre. Je m’entraîne beaucoup aux tweeners, mais ça ne marche jamais ». Si le Suisse préfère la jouer modeste, c’est qu’il a encore en tête sa tentative de tweener face à Marat Safin quatre ans plus tôt à l’Open d’Australie. Un geste tenté sur balle de match que Roger Federer a manqué avant de s’incliner face au Russe. Qu’il le réussisse ou qu’il le rate, le tweener de Roger Federer est avant tout un coup d’attaque. Tout comme celui réalisé par André Agassi à Roland-Garros en 1999 au troisième tour contre son compatriote Chri Woodruff. Un geste de génie que l’Américain avait expliqué au micro de Nelson Monfort tout en envoyant une petite pique à Yannick Noah : « Je suis surpris, pris à contre-pied. Je cours mais je n'ai pas le temps de me retourner pour frapper un coup droit. En fait, je n'ai pas d'autres choix que de tenter ce coup. N'essayez pas ça chez vous ! Je respecte beaucoup Yannick Noah mais lui, quand il tentait ce genre de coup, il se contentait de remettre la balle dans le court. Moi, j'en fais un coup gagnant ». Et ce n’est pas Dominic Thiem qui a réussi deux tweener en un seul jeu contre Marco Cecchinato, au premier tour de l'Open de Genève, qui va dire le contraire. 

Le tweener façon Kyrgios

Du haut de leurs 193 centimètres, Gaël Monfils et Nick Kyrgios sont adeptes du tweener. Mais ce geste n’est pas réservé aux hommes et aux géants. Preuve en est avec celui réussie par la Russe Daria Kasatkina en 2017 alors qu’elle ne pointe qu’à 170 centimètres. En revanche, contrairement à Monfils et Kyrgios, la récente demi-finaliste à Roland-Garros n’a jamais réalisé un tweener dans le but d’amuser la galerie. Car si le coup entre les jambes est en principe un geste défensif - ou de contre-attaque - réalisé en dernier recours, certains s’amusent de plus en plus à faire des tweener inversés, notamment sur des volées au filet. Un geste qui divise le public. Les adeptes de facéties adorent. Les puristes, eux, détestent et voient cela comme un manque de respect. Un débat dont Nick Kyrgios n’a que faire. L’Australien est occupé à inventer un nouveau tweener en le combinant au service à la cuillère. Un geste que même les joueurs de polo n’ont jamais pensé à faire.