Djokovic et l’importance de « l’aura »

31 janv. 2024 à 15:15:34 | par Mathieu Canac

Djokovic et l’importance de « l’aura »
Privilège du palmarès monumental qu’il s’est construit brique par brique, Novak Djokovic remporte aussi des matchs grâce au pouvoir de son « aura ». Et s’il s’est incliné contre Jannik Sinner en demi-finale de l’Open d’Australie, c’est sans doute parce qu’il a perdu un peu de son ascendant psychologique sur l’Italien fin 2023.

« Le problème, c’est qu’il est tellement bon sur toutes les surfaces qu’il débute chaque match en ayant déjà gagné. Parce que tout le monde a peur de lui : ‘Oh ! C’est Roger Federer ! Je ne peux pas gagner contre lui ! Il est parfait ! Je vais devoir jouer d’une façon dont je ne joue jamais, au-delà de mes limites. Surjouer.’ C’est comme ça qu’il gagne avant même d’entrer sur le court. Moi aussi j’ai un peu essayé de surjouer au début. »

Tels furent les mots de Novak Djokovic le 17 avril 2006 à Monte-Carlo, après le premier de ses 50 affrontements contre Roger Federer. Du haut de ses 18 ans, battu 6-3, 2-6, 6-3, celui qui était alors Serbo-Monténégrin - Serbie et Monténégro n’ayant fait scission qu’en juin de la même année - venait de courber l'échine devant deux adversaires. Le roi de l’époque, et son aura. Fin septembre 2023, au cours d'une interview menée par John McEnroe pour ESPN, le Belgradois s'était exprimé au sujet de ce qu'il avait le plus appris du Suisse et de Rafael Nadal, les deux rivaux ayant « façonné sa carrière ».

« Plus je gagne, plus cette sorte d’aura grandit » - Novak Djokovic

Concernant Federer, il avait notamment cité la gestion des saisons pour « atteindre son pic de forme en Grand Chelem ». « Il (Federer) a été l'un des premiers à pousser la planification du calendrier à un niveau différent, a-t-il ajouté. J'ai été inspiré par ça, j'ai pris des notes en les observant, son équipe et lui, sur ce plan. Donc, merci Roger. » Et ça n'a sans doute pas été la seule spécialité helvète dont il a su s'inspirer pour créer sa propre recette multi-étoilée du succès. Lors de ses premiers échanges avec le Bâlois sur le Rocher, il a peut-être pris conscience de l'importance du fameux « ascendant psychologique ».

Un avantage capable de faire tomber les adversaires dans le ravin avant même le début d'un duel, pour les plus éloignés de son niveau ; et, à défaut de les faire plonger, de flanquer la peur du vide aux plus coriaces. « Quand ils m'affrontent, je veux qu'ils (Carlos Alcaraz, Jannik Sinner, Holger Rune) se sentent obligés de devoir pratiquer leurs meilleurs tennis pour pouvoir me battre, a expliqué Djokovic en conférence de presse après son sacre au Masters. Je veux qu'ils ressentent cette pression, ça m'aide mentalement avant le match. Plus je gagne dans les grands tournois, plus cette sorte d'aura grandit. Évidemment, ça ne fait pas gagner le match, mais ça peut donner le petit pourcentage (en plus), le petit avantage. »

L’aura comme remède anti-vieillissement

S’il a tant tenu à faire briller, et à entretenir, un halo éblouissant pour la jeune concurrence, c’est que celui-ci devrait être déterminant pour la durée de sa carrière. Grâce à ses résultats aux ATP Finals, le surnommé « Nole » est passé en positif contre Alcaraz et Rune, trois victoires à deux face à chacun d’eux, et a maintenu son avance sur Sinner, quatre succès à un. « Pourquoi s’arrêter quand on gagne les plus grands titres ?, a-t-il déclaré après son 7e titre au Masters, un record avec une unité de plus que Federer. Alcaraz, Sinner et Rune sont le prochain Big 3, si on veut les appeler ainsi. Ils vont porter ce sport. Quand ils commenceront à me botter les fesses, je réfléchirai probablement à faire une pause, ou à me retirer du tennis professionnel. »

Car, s’il a régulièrement bluffé, en maniant l’humour, avec des phrases bien senties comme « Alcaraz, Rune, Sinner et moi sommes la nouvelle Next Gen », « Je finirai bien par arrêter un jour, dans 23 ou 24 ans », « L’âge est juste un nombre », le « Djoker » a sporadiquement dévoilé ses cartes. « La réalité est que mon corps répond différemment, avait-il lâché après son titre à Roland-Garros, pour devenir, seul, le joueur le plus titré de l’histoire en Grand Chelem chez les hommes. Avant, je récupérais beaucoup plus vite et je ne ressentais pas autant de douleurs qu’aujourd’hui. » Deux jours plus tôt, il s’était déjà dit « très fatigué après les deux premiers sets » de sa demi-finale, avant qu’Alcaraz subisse le poids de la pression et du stress en pliant sous les crampes.

Djokovic - Medvedev, Masters 2022 : l’exemple marquant

À cette occasion, son « aura » l’avait d’ailleurs, peut-être, tiré d’un mauvais pas en cas de lutte physique, en mangeant la cervelle et les nerfs de son adversaire. « En demi-finale de Grand Chelem, vous êtes nerveux, et encore plus contre Novak, avait reconnu Alcaraz. Je n’avais jamais ressenti autant de nervosité. » Le « petit avantage » avait donc eu de grandes conséquences. À un stade de sa carrière où l’âge, malgré tout, a commencé à se faire sentir, il est même devenu un plus capital. Pour se rendre compte de son importance prépondérante aux yeux de Djokovic, petit voyage à bord d’une DeLorean afin de remonter le temps jusqu’au « tournoi des maîtres » 2022.

Pour son dernier match de poule, Novak Djokovic affrontait Daniil Medvedev. Sur le plan de l’enjeu : zéro intérêt. Djokovic était déjà assuré de terminer premier de son groupe, Medvedev était déjà éliminé. Pourtant, alors qu’il devait jouer sa demi-finale dès le le lendemain, « l’homme-élastique » n’avait fait aucun calcul et s’était étiré pendant 3h11 pour venir à bout du Russe, 6-3, 6-7⁵, 7-6². Pourquoi ? « Medvedev est l’un de mes plus grands rivaux de ces dernières années, avait-il expliqué. Je voulais gagner, peu importe le fait que j’étais déjà qualifié et lui déjà éliminé. On veut toujours gagner l’un face à l’autre. Je ne voulais pas perdre contre lui. »

« Après la défaite contre Sinner mardi, on n’a plus eu de nouvelles jusqu’à jeudi » - Goran Ivaniševic

Grâce à sa victoire contre Holger Rune pour lancer son Masters 2023, la légende de 36 ans s’était assurée de terminer une saison numéro 1 mondial pour la huitième fois. Un record dans le tennis, à égalité avec Steffi Graf. « Tout ce qui vient dans ce tournoi désormais, c’est du bonus », avait-il alors déclaré au moment de l’interview sur le court. Pourtant, sa défaite contre Jannik Sinner lors d’un des plus beaux matchs de la saison deux jours plus tard l’avait foutu en rogne. Au point de disparaître des radars de son staff.

« Mardi soir (après le duel contre Sinner), il a fini tard, s’est exprimé Goran Ivanišević, son coach, à la fin de la semaine. Mercredi, on ne l’a pas vu du tout. Jusqu’à jeudi (pour le dernier match de poule), on ne savait pas ce qu’il allait se passer. On l’attendait. On ne savait pas si on allait rentrer chez nous, ou si nous allions faire l’échauffement de la rencontre contre Hurkacz. On était assis, et on a finalement appris qu’il allait jouer (sourire). » Une humeur provoquée par la défaite - aucun champion de cette trempe n’a jamais aimé perdre -, et sans doute aussi par l’identité de son bourreau.

« Mentalement, c’était vraiment important pour moi de réussir à conclure » - Jannik Sinner, après sa première victoire contre Novak Djokovic

Avant ce revers, Djokovic restait sur trois succès en autant de tête-à-tête avec Sinner. En s’inclinant une première fois face au Transalpin, il l’a « laissé » prendre conscience de sa capacité réelle à le vaincre ; et a donc perdu un peu de son ascendant psychologique en vue de leurs prochains rendez-vous importants. « Après Wimbledon cette année, même si j’ai perdu en trois sets, j’avais dit m’être senti plus proche de le battre que l’année dernière alors que j’avais fait cinq manches, avait d’ailleurs déclaré Sinner à l’issue de l’empoignade. Mentalement, c’était vraiment important pour moi de réussir à conclure ce match, pour me prouver que je peux gagner contre lui les prochaines fois. »

Si le boss du circuit n’a fait qu’une bouchée du 4e de la hiérarchie planétaire quatre jours plus tard, en finale, il est de nouveau tombé face à ce dernier dès la semaine suivante en demi-finale de Coupe Davis. Malgré trois balles de match consécutives en sa faveur. Puis en demi-finale de l’Open d’Australie 2024 - 6-1, 6-2, 6-7⁶, 6-3 -, où il n’avait plus perdu depuis 2018, alors qu’il avait remporté ses deux joutes précédentes en Grand Chelem contre l’Italien de 22 ans.

Djokovic, démystifié dans l’esprit de Sinner

« Est-ce que mes deux victoires contre Novak (Djokovic) m’ont aidé ? Oui, c’est sûr,  a répondu le nouveau roi de l’OA après avoir infligé au décuple vainqueur du tournoi sa première défaite en onze demi-finales à Melbourne. Ça vous donne un petit plus quand vous abordez une partie en sachant que vous pouvez le faire. Pour moi, c’était un énorme privilège de jouer contre lui trois fois en dix jours (en novembre 2023). Il m’arrive de m’entraîner avec lui, mais ce n’est pas pareil qu’un match officiel. Même si en Grand Chelem c’est encore différent mentalement. J’ai juste essayé de jouer en étant le plus détendu possible, et en gardant mon plan en tête. »

Bien que confiant avoir « surjoué » au début de son premier match contre Roger Federer, Novak Djokovic avait ajouté dans la foulée : « Je me suis ensuite rendu compte qu’il est bon, oui, le meilleur, mais que ce n’est pas non plus un extra-terrestre. » Peut-être que Jannik Sinner a fini par se convaincre du même fait au sujet du Serbe pour le démystifier. Même si ce dernier ressemble furieusement à un être venu d’un autre monde ; d’une planète où aucun autre (sur)homme n’est jamais allé. Une planète à 24 titres en Grand Chelem, 7 au Masters, et 410 semaines - série en cours - en tant que numéro 1 mondial.

 

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