Depuis son exploit inédit à l’US Open l’an passé, Emma Raducanu a dû gérer à un nouveau statut de star planétaire, et les critiques. Tout ça à seulement 19 ans. Entre pression, adaptation au circuit WTA et changements répétés d’entraîneurs, la Britannique a peiné à conserver le jeu qui lui avait permis de triompher. Mais, de son propre aveu, elle a semblé remettre la main dessus à Cincinnati, dernière étape avant la défense de sa couronne à New York.

 

Ce qu’Emma Raducanu a accompli l’an passé à l’US Open n’était ni rare ni exceptionnel, au sens premier du terme. C’était bien plus que ça. C’était (et ça l’est toujours) unique. Devant les 23 771 spectateurs du stade Arthur-Ashe - plus grand court de tennis de la planète - elle a réussi ce qu'aucun autre être vivant n’avait fait avant elle : remporter un tournoi du Grand Chelem en sortant des qualifications. Un record établi, a fortiori, sans perdre une seule manche au cours des dix matchs de son épopée. Le tout à 18 ans, dès sa deuxième participation à un Majeur. Un scénario entre conte de fée et science-fiction. Celui qu’aucun auteur en ce bas monde n’aurait été capable d’imaginer, pas même le plus créatif sous psychotropes.

Onze mois et demi plus tard, la Cendrillon des courts a vu tout cet enchantement qui l’entourait s’estomper peu à peu. À bord de son carrosse, elle a dû s’accrocher pour résister à toutes les secousses extérieures, et ceux qui voudraient le voir se transformer en citrouille. D’abord, il a fallu apprendre à gérer la célébrité soudaine et les millions affluant par paquets de la part de nombreux sponsors plus prestigieux les uns que les autres. De quoi vous faire tourner la tête jusqu’à la perdre, surtout aussi jeune. Mais, aussi grâce à son entourage, elle l’a gardée sur les épaules. Bien accrochée. Fin 2021, elle a révélé qu’elle se faisait toujours remettre en place par ses parents, et continuait à prendre les transports en commun.

Je me sens comme étant exactement la même personne qu’avant, avait-il aussi confié lors d’une interview accordée à l’ancien joueur Andrew Castle dans les médias de son pays. Je ne vois pas pourquoi je devrais changer les choses.” Mais sur le court, ses adversaires ont arrêté de la voir comme celle qu’elle était. Elle est passée du statut de “simple espoir” à celui de “femme à battre”, au même titre que les autres stars de la WTA. “Elle a une cible sur le dos désormais, a expliqué Virginia Wade, dernière femme britannique titrée en Grand Chelem en simple - Wimbledon 1977 - avant la révélation-surprise de Raducanu. Elles veulent toutes la battre à tout prix, et il y a beaucoup de joueuses très fortes.

“Je suis toujours en train d’apprendre” - Emma Raducanu

Il ne faut s’attendre à rien de spectaculaire dans un futur proche, a ajouté, pour le magazine Radio Times en octobre, celle qui a aussi remporté l’US Open 1968 et l’Open d’Australie 1971. Il faut lui laisser une ou deux bonnes saisons d'apprentissage.” Virginia pourrait se renommer Irma. Dans sa boule de cristal, elle a, pour le moment, vu juste. Depuis son rêve américain, celle qui est née à Toronto, d’une mère chinoise et d’un père roumain avant de grandir au Royaume-Uni, a peiné : 15 victoires, 18 défaites sur le circuit principal. Et jamais plus de deux succès au cours d’un tournoi. Parce qu’en plus de la pression inhérente à son nouveau statut, elle n’a pas encore totalement trouvé ses marques au sein de la WTA.

Avant de triompher à Flushing Meadows, elle n’avait disputé que trois compétitions du circuit principal: Nottingham, Wimbledon et Sans Jose en 2021. En janvier 2022, elle a débuté sa première saison complète à ce niveau. “Je suis toujours en train d’apprendre, quasiment chaque tournoi est une première expérience pour moi”, a-t-elle répété au cours de nombreuses conférences de presse. “Je suis toujours en train d’essayer de comprendre comment tout fonctionne, a-t-elle expliqué à Indian Wells en mars. Tout est encore très nouveau pour moi, il va me falloir un certain temps pour bien m’adapter. J’accepte le fait que ce ne sera pas un long fleuve tranquille, qu’il y aura des remous, c’est comme ça.

Depuis qu’elle a été sacrée reine du bal à New York face à Leylah Fernandez, “Queen Emma” et son entourage ont fait valser les coachs. Révélée par un huitième de finale à Wimbledon l’année dernière, elle s’était séparée dans la foulée de Nigel Sears (avril 2021-juillet 2021), pour exploser à la face du monde avec Andrew Richardson (juillet 2021-septembre 2021). Malgré la réussite, elle a ensuite opté pour Torben Beltz (décembre 2021-avril 2022) avant de travailler, dans l’attente d’un nouveau guide, avec deux intérimaires : Louis Cayer (avril 2022-juin 2022), entraîneur de la Fédération de son pays, puis Jane O’Donoghue (Wimbledon 2022) dont elle avait déjà été la protégée durant les premières années de son adolescence.

“J’ai progressé en tant que joueuse” - Emma Raducanu

Des changements incessants et dégageant, vu de l’extérieur, une instabilité qui lui ont valu de nombreuses critiques. Auxquelles elle a répondu. “Je sais ce que je fais, a-t-elle affirmé avant d’entamer le WTA 250 de Nottingham début juin. J’ai confiance en mon travail et mes décisions. Je n’ai que 19 ans et j’ai déjà gagné un (tournoi du) Grand Chelem. Donc je peux prendre mon temps pour faire les choses bien, ma motivation est toujours aussi élevée. Je m’entraîne toujours autant. Même si j’ai un modèle d’entraînement ‘révolutionnaire’, je ne vais pas vous le révéler. Pourquoi devrais-je informer mes rivales quant à ma façon de m’entraîner ?

Fin juillet, elle a annoncé son nouveau mentor : Dmitry Tursunov, réputé pour avoir épaulé Aryna Sabalenka (juillet 2018-décembre 2019, puis février 2020-août 2020) jusqu’au Top 10 avant d’être aux côtés d’Anett Kontaveit (août 2021-juin 2022), actuelle numéro 2 mondiale, pour la période la plus faste de sa carrière. À l’essai pour la tournée nord-américaine, cette nouvelle association pourrait se prolonger en cas de résultats probants. Et sur le plan du jeu, Raducanu s’est déjà montrée enthousiaste. Après un quart de finale à Washington et un premier tour à Toronto, elle s’est illustrée à Cincinnati. Bien que stoppée 7/5 6/4 au troisième tour par Jessica Pegula, 7e du classement, elle a auparavant marché sur les monuments Serena Williams et Victoria Azarenka, respectivement écrabouillés 6/4 6/0 et 6/0 6/2.

Depuis un an, c’est probablement le premier tournoi, où l’un des rares, où j’ai recommencé à lâcher mes coups, a-t-elle confié après la défaite contre Pegula. Avant, j’attendais trop la faute, je poussais la balle. J’ai fait un grand pas en avant cette semaine. (...) Je suis en train de regarder à nouveau mes matchs de l’US Open (2021). Je jouais complètement libérée. Je pense que j’ai progressé depuis en tant que joueuse, et je suis en train de retrouver ce relâchement dans mes frappes.” La bonne voie, pour suivre un chemin sans aucune visibilité. Que nul autre n’a ouvert avant elle, comme elle l’a rappelé à Indian Wells : “Je suis dans un scénario qui était inédit jusqu’à présent, et j’essaie d’apprendre au fur et à mesure.” De quoi rappeler qu’il est difficile d’apprendre sans perdre, alors que beaucoup estiment qu’elle devrait, déjà, gagner chacun de ses matchs ou presque pour confirmer son statut.