En 2008, Roger Federer et Rafael Nadal se retrouvent en finale de Wimbledon pour la troisième année de suite. Le Suisse, invaincu sur gazon depuis 2002, affronte un Espagnol en pleine confiance, qui reste sur 34 succès en 35 matchs. Pour le 18e de leurs 40 duels, ils vont écrire un scénario d’une qualité rare, sublimé par les rebondissements et la dramaturgie. A tel point que beaucoup considèrent ce match comme le plus grand monument du tennis.

"Je préfère les courts intérieurs en dur et l’herbe à la terre battue, même si j’aime aussi la terre." Le visage est glabre, juvénil, mais les mimiques ne changent pas. Sourcil gauche haussé, Rafael Nadal, 16 ans, répond à l’une de ses premières interviews. Élevé sur la brique pilée, le taurillon en a peut-être marre de salir ses chaussettes. Il rêve de verts pâturages. "Wimbledon", voilà ce qu’il répond quand on lui demande quel tournoi il préférerait gagner. Au moment de la finale 2008, c’est même plus qu’une simple préférence. C’est le but ultime. "C’est le rêve de ma vie de gagner ce match, raconte-t-il dans son autobiographie. Il se peut que quelque chose me lâche, mon genou ou mon pied, mon revers ou mon service, mais mon mental tiendra bon."

Pour Roger Federer, ce rêve est une réalité depuis belle lurette. Quintuple tenant du titre, le gardien du Temple est invincible sur gazon. Avant le match, il en est à 65 victoires consécutives sur cette surface. Dont 40 à "Wim". Lors des deux éditions précédentes, il s’impose au nez et à la barbe de Nadal. En 2007, l'Espagnol quitte même le court traumatisé. "Tandis que les larmes coulaient sur mes joues, je pensais : 'Plus jamais, je ne veux plus jamais éprouver cela', confie-t-il dans son livre. Pourtant, le Suisse n’a pas réellement l’ascendant psychologique. La raison ? Leur dernier affrontement. Un mois plus tôt, l’Ibère écrabouille l’Helvète - 6/1 6/3 6/0 - pour remporter son 4e Roland-Garros.

"C’était un cauchemar, déclare Federer en mai 2019 dans les colonnes de L’Équipe. C’était un rouleau compresseur, je n’ai rien pu faire, je ne trouvais pas les solutions. (...) Je savais qu’il y avait un danger (pour Wimbledon) après ce qu’il m’avait fait à Roland." Et quand l’un perd un peu de confiance, l’autre en gagne. "Je sentais que cette année encore je n’étais pas le favori, explique Nadal toujours dans son autobiographie écrite avec John Carlin. Mais ce qui avait changé, c’est que je ne donnais pas, non plus, Federer comme favori. J’estimais nos chances à cinquante-cinquante."

"Je savais qu’il y avait un danger après ce qu’il m’avait fait à Roland."

Le point d’ouverture donne le ton du futur chef-d'œuvre. 14 coups de raquettes ponctué d’un gros "BAM". Un "Banana Shot". La spéciale Nadal. À 1/1, le natif de Manacor réussit le break. Suffisant. 6/4. Federer perd son premier set du tournoi. De quoi titiller l’orgueil du champion. Dès le début de la deuxième manche, une flèche sort de ses cordes pour transpercer un Nadal venu au filet et lui ravir son engagement. Il mène jusqu'à 4/1, puis tout s’écroule. Le carquois est déjà vide. Le Guillaume Tell du tennis n’a plus rien à mettre dans le mille. Nadal, lui, applique son plan. Celui que chacun connaît.

"Si je dois frapper 20 fois sur le revers de Federer, je le ferai 20 fois, et non 19, détaille-t-il dans Rafa. Il ne faut pas lâcher son revers. L’obliger à frapper la balle haut, la raquette à hauteur de son cou." Tactique payante. Il enquille cinq jeux consécutifs pour mener deux rounds à zéro. 6/4 6/4. "La défaite à Paris m’a fait mal, analyse Federer interrogé par L'Équipe. Après, à Wimbledon, je perds les deux premiers sets parce que j’avais trop de respect." La défaite s’approche. Elle souffle sur la nuque du natif de Bâle. À 3/3 dans le troisième, le voilà mené 0/40 sur son service. Mais il s’en sort et, quatre jeu plus tard, une actrice importante fait son apparition : la pluie.




6/4 6/4 5/4, match interrompu. "(À ce moment-là) je n’étais pas du tout nerveux, révèle Nadal, fin mai, pour ESPN Argentina. En fait, je me suis même moqué de mon oncle qui s’est endormi dans les vestiaires (rires)." Côté Suisse, l’amour vient en renfort. "Nous avons rapidement vu Mirka en dehors des vestiaires, se remémore Severin Lüthi lors du documentaire Strokes of Genius. Elle est très importante pour Roger. Elle croit toujours qu’il peut gagner, et ça l’aide beaucoup." 80 minutes plus tard, la joute reprend et Federer empoche l’affaire au jeu décisif. Plus qu’un set de retard. L’espoir renaît. La quatrième manche va atteindre des sommets de virtuosité. Aucun amoureux de tennis ne s'assoussipira. Pourtant, ils vont tous rêver encore un peu plus.

Cet opéra se joue avec deux chefs-d’orchestre à la baguette. Aucune fausse note. Zéro balle de break. Les deux hommes doivent passer par un nouveau jeu décisif. Le clou du spectacle. Là, Nadal mène 5 points à 2, deux services à suivre. "Je sentais que j’étais sur le point de réaliser le rêve de ma vie, narre-t-il. Ce fut ma chute. Soudain, les nerfs dominaient tout le reste. J’avais le sentiment de me trouver au bord d’un précipice." La fameuse "peur de gagner". Faiblichon, il commet la double faute puis envoie un revers dans le filet. 5 points à 4, la belle avance est partie en fumée. Sa frustration est visible. L’envie d’envoyer valdinguer sa raquette le démange, mais il réfrène sa pulsion. Le bras n’esquisse qu’un bref début de mouvement.

"J’ai pensé qu’il allait manquer, mais non."

Furtif, ce geste, extrêmement rare venant de lui, témoigne de la tension du moment. À 6-5, Federer se procure une balle de set. En vain. Le coup droit reste dans le filet. À 7-6, Nadal voit sa première occasion de sacre être écartée d’un service gagnant. 7-7. Place aux coups de pattes touchés par la grâce. Alors que Federer monte en ayant l'avantage à l'échange, Nadal le scotche d’un passing en bout de course digne de l’impossible. 8-7. Le trophée n’est plus qu’à un point, mais Federer va encore l’éloigner. "L’impossible", lui aussi, il sait faire. Malgré un retour court qui permet à son adversaire de se ruer vers la volée, il réussit, après une série de petits pas de danseur survitaminé, un passing gravé dans l’histoire et les mémoires.

"Je me suis précipité au filet pensant qu’il allait manquer, se rappelle Nadal. Mais non. Il a filé un revers sensationnel le long de la ligne. J’ai rejoué ce point dans ma tête des centaines de fois." Même Pascal Maria, l’arbitre, est soufflé. "J’étais là, sur la chaise, du genre : 'WOW'", lâche-t-il dans Strokes of Genius. Deux point plus tard, l’horloger suisse remet les pendules à l’heure. Deux sets partout. Comme tout le stade, Mirka est debout. Au début du dénouement, à 2/2, la pluie décide de remettre les pieds sur scène. Et là, pas question de piquer un roupillon. "J’ai dit à mon oncle que ce serait mieux s’il ne dormait pas cette fois", dévoile Nadal toujours pour ESPN Argentina.

Avec cette nouvelle interruption, la nuit menace de faire tomber son rideau noir avant que le monument soit achevé. Elle ne sera pas loin d’y parvenir. Alors que les deux hommes, évoluant à un niveau éclatant, conservent tour à tour leurs engagements, la luminosité décline. Seuls deux mutants peuvent encore être capables de voir avec précision pour frapper des balles arrivant tels des parpaings au milieu de la pénombre. L’arbitre, qui repousse l’échéance depuis plusieurs jeux, prévoit d’arrêter la partie à 8/8. Il n’en aura pas besoin. Le scénario le préserve des probables huées d’un foule frustrée. Sur un ultime coup droit de Federer pris dans les mailles du filet, Nadal s’impose. 6/4 6/4 6/7 6/7 9/7. Après une lutte de 4 h 48, au crépuscule, flashs des photographes en guise d'éclairage, il soulève le trophée. Une scène presque irréelle. Comme s’il était en plein rêve.