“C’est le pire souvenir de ma vie. Parfois, ça me réveille encore la nuit. À chaque fois que je viens à Roland-Garros (dont l’édition 2020 devait débuter le 24 mai), j’ai mal au bide pendant au moins deux jours en repensant à ce match. Si j’avais gagné, ma vie aurait été radicalement différente.” Voilà comment John McEnroe décrit, dans son autobiographie sortie en 2002, sa légendaire finale parisienne face à Lendl. Mais qu’aurait-il pu se passer si l'Américain s’était imposé ?

Légende : récit à caractère merveilleux, où les faits historiques sont transformés par l'imagination populaire ou l'invention poétique.

Depuis 36 ans, un récit fabulateur persiste dans le tennis. Certains des plus illustres personnages de ce sport y croient : John McEnroe menait deux manches à zéro et break lors de la fameuse finale de Roland-Garros 1984 face à Ivan Lendl, redifusée ce lundi à 13 h par France tv sport. Mais non. Ce n’est qu’une fable. L’Américain n’a jamais creusé l’écart dans le troisième set. Il n’y a même jamais mené tout court. En revanche, il en a été proche. Très proche. À 2/2 sur le service du Tchécoslovaque, il a eu 4 balles de break. Dont 3 consécutives. En vain. Dans la foulée, il a cédé son engagement pour la première fois du match. Un tournant.

"Dès que je l’ai breaké, j’ai vu de l’espoir, a expliqué Lendl après la rencontre. Puisque j’avais enfin réussi à prendre son service, je me suis dit que je pouvais le refaire." Grâce à cette lueur, il a pu apercevoir, au loin, le bout du tunnel et en sortir avec le trophée sous le bras. Haussant son niveau de jeu, il a fait chuter celui de McEnroe en l’usant physiquement, avec l’aide de la canicule, pour s’imposer 3/6 2/6 6/4 7/5 7/5. Son premier titre du Grand Chelem. Le vaincu, lui, n’a ensuite jamais fait mieux qu’une demi-finale à Roland, seul Majeur manquant à son palmarès.

Telle est notre réalité. Mais, curieux et muni du générateur de portail dimensionnel de Rick et Morty, j'ai pu explorer un univers alternatif. Un monde parallèle où McEnroe n’a pas "gâché" ses occasions de break en début de troisième acte.

Lorsqu’ils se retrouvent en finale, les deux bougres sont numéros 1 et 2 mondiaux. McEnroe est le grand favori. Depuis le début de saison, il règne en maître sur le circuit. Invincible, il reste sur 42 succès consécutifs. Record qui tient toujours. Face à Lendl, son dauphin au classement, il mène alors 10 victoires à 8. Et, surtout, sur leurs 9 derniers duel le bilan est de 8 - 1 en faveur du New Yorkais. Au cours du moi de mai précédant cette joute du 10 juin, "Big Mac" écrabouille deux fois son rival sur ocre. 6/4 6/2 à Forest Hills, puis 6/3 6/2 en World Team Cup. En raison de ces roustes, Lendl, comme il le confie pour GQ en 2010, "se sentai[t] plus faible".

"Je me sentais plus faible" - Ivan Lendl

Résultat, McEnroe, 25 ans, survole le début de rencontre. Si saint Pierre est le bras droit de Dieu, l’Américain en est le gauche. Par son toucher divin, il fait vivre l’enfer à son opposant. Le pas léger, aérien, il vole de nuage en nuage. Tranquillement. 6/3 6/2. Au cours du round suivant, à 2/2, il s’offre trois occasions de plonger presque définitivement Lendl dans les flammes. 0/40 sur le service du droitier au regard noir. Là, comme dans notre réalité, "Johnny Mac" manque une attaque de coup droit puis envoie un fébrile revers slicé dans le filet. 30/40. Plus qu’une chance.

À l’instar de ce que nous connaissons, le gaucher décoche un coup droit long de ligne suivi au filet. Lendl remet comme il peut. C’est ici que tout bascule. Situé à mi-court, l’Américain termine avec malice. D’un amorti touché par la grâce, qui tranche avec la remise peu appuyée de notre univers. Celle qui laisse son ennemi honni le mettre ventre au sol avec un passing de coup droit croisé. L’une des images du match. 3/2, break. En confiance, frais, McEnroe déroule. Sa première balle demeure énigme insoluble pour le natif d’Ostrava. 6/2 6/3 6/3 en 1 h 30. Si Lendl a les joues toujours aussi creuses, l’histoire du tennis, elle, n’a plus la même tronche.

Un homme de records et une "poule mouillée" qui ne parvient pas à sécher

McEnroe complète son palmarès colossal et améliore son inégalable saison 1984. Comme dans notre monde, il enchaîne ensuite les triomphes. Finalement vaincu par Vijay Amritraj à Cincinnati, l’homme invincible pousse sa folle série jusqu’à 63 victoires d’affilée. Vainqueur de Wimbledon et l’US Open, son bilan - record - de fin d’année est amélioré d’une unité : 83 succès pour 2 défaites. Quant à Ivan Lendl, déjà surnommé "poule mouillée" par Jimmy Connors, il ne parvient pas à sécher. À 24 ans, il cherche encore à remplumer un palmarès vierge de titre en GC. Il en est à 5 finales perdues, dont deux de suite sans empocher le moindre round.

Connors et McEnroe lui pourrissent la vie. "Ivan ne réussira jamais à prendre son envol ; les poules sont incapables de voler", lâche le premier. "Je vous dirais bien que j’ai plus de talent mon petit doigt, qu’Ivan Lendl dans tout son corps, mais il aurait fallu que j’aie effectivement quelqu’un en face de moi, assène le second. À chaque grande finale, il n’y a plus personne. Il est complètement transparent. Il disparaît." Dindon de la farce, Lendl ne supporte plus ces affronts répétés. À nouveau battu, de façon similaire à notre réalité, par McEnroe en finale de l’US Open 1984 et Mats Wilander à Roland l’année suivante, il craque. À 25 ans, il tire sa révérence. Quelques années plus tard, il aurait accepté un poste de comptable chez Le Coq Sportif. Une légende, selon certains.