En temps normal, les meilleurs joueurs de la planète seraient actuellement à Miami. Là ou l’iconique rivalité entre Rafael Nadal et Roger Federer est née avec une double confrontation : la mise en bouche 2004 avant le régal de la finale 2005.

Aucun film n'a jamais mis aux prises James Bond et Superman. Le tennis, si. Ou presque. Brushing toujours impeccable quelle que soit la bagarre où il balance ses tirs d'une précision chirurgicale, Roger Federer est un véritable 007 des années Pierce Brosnan. Rafael Nadal, lui, incarne la dualité du super-héros tombé de Krypton. Discret, timide - surtout à ses débuts -, presque "banal" au quotidien, l'Espagnol se mue en mutant dès qu'il enfile son costume de joueur. "Clark Kent et Superman", c'est d'ailleurs l’intitulé d’un chapitre de sa biographie - Rafa - écrite par John Carlin. Saga culte de l'histoire du sport, "James Bond contre Superman" fête sa sortie dans les salles à Miami.

En Floride, Nadal et Federer jouent les deux numéros initiaux d'une série - en cours - de 40 épisodes. Le premier en 2004, au 3e tour. L'Espagnol, 17 ans, ne compte encore aucun titre sur le circuit principal. Mais il est déjà, évidemment, considéré comme l'un des plus grands espoirs masculins. Notamment grâce à sa finale à Auckland quelques semaines plus tôt, et sa victoire, l'année précédente, face à son ami Carlos Moya, alors 4e au classement ATP, sur l'ocre d'Hambourg. Quant au Suisse, 22 printemps, il brûle les planches. Numéro 1 mondial depuis 6 semaines, il compte deux sacres en Grand Chelem à son palmarès - Wimbledon 2003, Open d'Australie 2004 - et vient de mettre son nom en haut de l'affiche à Indian Wells. Il est nettement favori.

"J'avais très peur de perdre 6/1 6/1 ou 6/2 6/2, confie d'ailleurs le jeune taureau à l'époque. Mais je débordais d’envie de jouer contre le numéro 1. Je suis entré sur le court avec une attitude positive, sans vraiment me dire que j'allais gagner le match." Et pourtant... Tornade tournoyante aux quatre coins du court, Nadal ne s'arrête que pour balancer des "VAMOS !" accompagnés d'un poing serré. La base du schéma tactique anti-Federer est déjà en place : diriger son coup droit, "surlifté", de gaucher sur le revers à une main du Suisse. Le forcer à prendre la balle au-dessus de l'épaule. Payant. Le film ne dure que 1 h 10. 6/3 6/3 pour le Majorquin.

"Je ne pense pas que ce soit une si grande surprise"

"J'ai joué l'un des meilleurs match de ma vie, affirme-t-il après la rencontre. Mais, de toute évidence, il (Federer) n'était pas à son meilleur niveau. C'est pour ça que j'ai pu gagner. S'il avait joué son meilleur tennis, je n'aurais eu aucune chance. Mais c'est le tennis. Si un joueur comme moi joue très, très bien, et qu'un top joueur comme Roger est en dessous de son niveau, alors vous pouvez gagner." Dès la balle de match terminée, Superman redevient Clark Kent. Modeste. Respectueux. "Il m'a impressionné, confie quant à lui le vaincu. J'avais beaucoup entendu parler de lui et j'avais vu certains de ses matchs. Je ne pense pas que ce soit une si grande surprise." Parce que James Bond, c'est aussi la classe.

Dès ce duel, Federer comprend que le gamin en débardeur a un truc. Que ce bras gauche, ces jambes donnant l’impression de se démultiplier et cette intelligence tactique sont destinés à faire partie de ses plus sérieux rivaux. "J'étais impressionné pendant le match, réaffirme-t-il des années plus tard pour la RTS. Je savais que ça allait être compliqué. Je n'ai pas réussi à trouver un moyen de le battre. Il était incroyable ; sa défense et tout le reste. Je savais qu'il gagnerait Roland-Garros. Peut-être pas 12 fois, mais au moins une (rires) !" Pour ça, Nadal doit patienter. Blessé à Estoril, il manque le Majeur parisien et Wimbledon. Pendant ce temps, Federer crée "le monstre" qu'il évoque plus tard, en 2008. Celui qui gagne tout. Celui pour lequel tout autre résultat que le titre est considéré comme une contre-performance.

Quand nos deux héros se retrouvent à nouveau sous les projecteurs floridiens, le Bâlois tient de très loin le rôle principal sur le circuit. Entre Roland-Garros 2004 et ces retrouvailles avec Nadal, il ne perd que 3 fois en 75 représentations et est invaincu depuis 21 matchs. Soit 96 % de victoire pour 11 oscars : Halle, Wimbledon, Gstaad, Toronto, US Open, Bangkok, Masters, Doha, Rotterdam, Dubaï et Indian Wells. "Rafa", lui, en compte désormais trois : Sopot, Costa do Sauipe et Acapulco. Il vient de gagner les deux derniers cités, et reste donc sur 15 succès consécutifs. Grâce à son parcours à Miami, il est assuré d'intégrer le top 20. À l'époque, les finales de Masters 1000 - alors appelé "Masters Series" - se jouent en trois manches gagnantes. De quoi poser les bases favorables à la création de leur premier chef-d'œuvre commun.

Le long métrage débute dans des conditions venteuses. Mais la seule tempête qui emporte Federer, c'est Nadal. Agressif en coup droit, l'Espagnol se met d'entrée sur le devant de la scène. Semblant doté du don d'ubiquité, il est partout. Il transperce le Suisse à chacune de ses montées. 6/2. En dépit d'un break d'entrée de deuxième set, Nadal voit son adversaire, au service pour le gain du set, mener 5/3 30-0. Mais volonté, force de caractère et détermination l'animent déjà. Elles sont ancrées en lui depuis l'enfance. Il débreak, sauve deux balles de set à 5/4, et s'impose au jeu décisif. Deux rounds à zéro. Mené 4/1 dans le troisième, Federer est au tapis. On le pense au bord du K.O. À tort. Lui non plus ne baisse jamais les bras. James Bond trouve toujours une solution.

"J'ai jeté ma raquette bien fort. Peut-être que ça m'a fait du bien, qui sait ?"

Le numéro 1 mondial revient, mais la tension s’intensifie. À 4/4, malgré une balle de break - sauvée d'un ace sur second service par Nadal -, il finit par perdre le jeu en manquant un smash "facile". Là, il craque et balance violemment sa raquette contre le sol. Un mal pour un bien. "Je gâchais opportunité après opportunité, explique-t-il à l'issu du combat. J'en ai tout simplement eu assez. Je l'ai jetée bien fort. Peut-être que ça m'a fait du bien, qui sait ?". Sans doute. En évacuant sa frustration par la colère, il se libère d'un poids et finit par s'envoler. Il empoche le tie break quelques instants plus tard, puis déroule en prenant rapidement l'engagement adverse dans les deux actes suivants. Victoire 2/6 6/7 7/6 6/3 6/1 après 3 h 43 de tournage.

Pour Federer, ce succès est fondateur. L'un des plus importants de sa carrière. "Trouver un moyen de m'en sortir alors que j’avais deux sets et un break de retard, c’était énorme pour moi, déclare-t-il à USA Today en 2019, après l’ATP 500 de Dubaï où il glane son 100e trophée. Ça m'a vraiment prouvé que j'avais une grande force de caractère sur le court. J'ai beaucoup appris à propos de moi-même sur ce match. C'était un nouveau palier franchi." Sur le moment, bien que battu, Nadal garde le sourire. Attendant la remise des prix sur une chaise à côté de Federer, il rit à ses plaisanteries. En même que la rivalité, une complicité naît. Toutes deux ne feront que grandir.

"Nous avons une grande histoire ensemble, de très longues carrières, détaille l'Espagnol lors d'une interview accordée à CBS46 en février dernier. Nous jouons l'un contre l'autre dans les plus grands tournois du monde depuis si longtemps. Donc, bien sûr, il y a de la rivalité, mais, en même temps, c'est une relation d'amitié." Depuis 16 ans, leurs oppositions sont une bénédiction pour le tennis. Elles dépassent les limites du court au point d’attirer des spectateurs qui, habituellement, ne suivent pas le moindre échange. Certains n’y comprennent même rien. Ils aiment simplement ce qui est beau, et ils ont du goût. Comme celle de Borg et McEnroe, l’histoire entre l’Espagnol et le Suisse est digne d’être adaptée au cinéma. Dommage que Pierce Brosnan soit trop vieux pour paraître crédible en Federer.