Quand l’Open d’Australie n’attirait personne…

16 janv. 2014 à 00:00:00

Si l’Open d’Australie attire aujourd’hui toutes les stars mondiales du tennis, cela n’a pas toujours été le cas. Retour sur des années de galère, entre températures caniculaires et voyages maritimes de 45 jours.

Depuis lundi, et pour les prochains quinze jours, les meilleurs joueurs et joueuses du monde s’affrontent à l’Open d’Australie, le premier Grand Chelem de l’année. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Né en 1905, et initialement joué sur gazon, ce tournoi fut longtemps boudé par les champions en raison du voyage long, coûteux, et des températures suffocantes. Retour sur des années de galère, entre féminisme et voyages en bateau.

 

« Je ne m’y attendais pas du tout, mais qu’est-ce que c’est bon ! » Dans les vestiaires, Mats Wilander a le succès modeste et de la malice plein les yeux. Non seulement le Suédois vient de remporter l’Open d’Australie 1983 mais, en plus, son exploit lui permet de reléguer aux oubliettes le double tenant du titre, Johan Kriek. Qui ça ? Johan Kriek, un joueur sud-africain au jeu de pur attaquant qui, au début des eighties, profite du boycott des meilleurs pour venir s’imposer à deux reprises en Australie, à l’issue d’un rendez-vous disputé chaque fin d’année sur gazon. En 1980, un modeste joueur, Brian Teacher, remporte même la couronne alors que sa femme est en train de demander le divorce à l’autre bout du monde. Sa veine ? Aucun de ses adversaires n’a le niveau pour coucher un dépressif notoire et alcoolisé au vin durant toute la compétition. Éric Deblicker, ancien capitaine de l'Equipe de France de Coupe Davis par BNP Paribas, résume : « Durant des années, c’était le tournoi du Grand Chelem le moins prestigieux. Il se jouait au mois de décembre, quand les joueurs avaient fini leur saison, explique-t-il sur les antennes de France Info. Beaucoup de joueurs avaient besoin de se reposer. La date n’était pas bonne pour aller jouer un tournoi à l’autre bout du monde ». Même Mats Wilander, nouveau tenant du titre, était initialement venu ici pour s’entrainer et préparer sa finale de Coupe Davis par BNP Paribas prévue quelques jours plus tard, en Australie. Une préparation réussie au-delà de ses espérances : en écartant des vedettes comme Ivan Lendl et John McEnroe, dont c’était la première participation, l’Américain met en scène son succès et attire l’attention du monde entier. Sur le court, « il a permis à l’Open d’Australie d’enfin mériter son appellation de tournoi du Grand Chelem », ponctue Éric Deblicker. Enfin.

 

45 jours de transport maritime

 

Car durant la majeure partie du XXe siècle, les joueurs étrangers boudent l’Open d’Australie en raison de son extrême éloignement géographique. Des déplacements trop coûteux auxquels s’ajoutent, dans les années 20, environ 45 jours de transport maritime, de la mer Méditerranée jusqu’en Australie. À cette époque, le tournoi n’est finalement qu’un vulgaire championnat local et amateur, où ne se retrouvent que les joueurs des environs. Oui, si aujourd'hui l'Open d'Australie se déroule à Melbourne, et cela depuis 1972, la Fédération Australienne de Tennis a longtemps joué à la girouette. Son idée ? Organiser la compétition tous les ans dans une ville différente, comme Sydney, Adélaïde, Brisbane, Perth ou même en Nouvelle-Zélande. Résultats : même à l’intérieur du pays, lorsque le tournoi fait par exemple escale à Perth, les joueurs originaires de Sydney ou Melbourne n’apprécient guère de devoir se farcir les 3 000 km de trajet en train. Pour les étrangers, composés d’Européens et d’Américains, se pose aussi le problème du climat. « Aujourd’hui, le règlement stipule que les matchs soient arrêtés si la température dépasse 35°C. C’est tout nouveau ! Jadis, les grandes stars du tennis mondial refusaient de venir jouer sous un soleil torride et suffocant, alors que chez eux c’était l’hiverMême pour moi, pourtant régional de l’étape, c’était déjà très difficile à supporter », se souvient Rod Laver, vainqueur d’une édition 1969 jouée sous un cagnard.  Particulièrement sa demi-finale face à son compatriote Tony Roche. Heureusement pour lui, un arbitre de ligne, accablé par la chaleur, lui valide une faute grossière en toute fin de partie. Le genre de bonus qui fait basculer une rencontre : « L’arbitre, je le voyais m’envier quand je mettais des serviettes dans une bassine remplie de glace, et quand je me drapais à chaque changement de côté ». Un coup du destin redoutable : quinze minutes plus tard, Roche s’incline, ne trouve pas le tonus pour se plaindre et file noyer son désespoir au bar du stade. Avant que Rod Laver ne sale l’addition : « Avec cette chaleur, personne ne pourra en vouloir à un juge de ligne de s’être trompé ».

 

« Un tel boxon »

 

À partir de 1968, date de l’avènement de l’ère Open, le tournoi est ouvert à tous les joueurs et en particulier aux professionnels, interdits auparavant. Un changement notable, auquel il convient d’ajouter la reconnaissance du tennis féminin par les organisateurs. Quelques demoiselles s’inscrivent, et une championne fait son apparition : l’Australienne Margaret Smith Court, victorieuse ici de onze titres (dont 7 consécutifs, ndlr) entre 1960 et 1973. « Margaret est la libération de la femme par excellence, même si elle ne semble pas s'en rendre compte, dit d’elle son amie Billie Jean King. Elle gagne le pain et son mari garde les enfants ». En parallèle, le pays bénéficie du développement du trafic aérien, facilitant ainsi l’accès au continent océanien. De nombreux tournois locaux poussent un peu partout, comme à Sydney, Brisbane ou Melbourne, attirant de plus en plus de joueurs, et donc de joueuses. Pourtant, un triste constat demeure : les têtes d’affiche ne daignent toujours pas faire le voyage. La raison ? George MacCall, promoteur de la National Tennis League, qui compte parmi ses poulains Rod Laver, Pancho Gonzales ou Roy Emerson, n’autorise par exemple pas ses joueurs à disputer l’Open d’Australie. « Les garanties proposées sont nettement insuffisantes », dit-il. Traduire : les gains finaux sont, selon lui, trop faibles et les dates d’organisation bien trop instables. Dans l’histoire, la compétition s’est aussi bien déroulée au mois de mars 1920 qu’à la mi-décembre en 1982, et même en deux temps lors de l’édition 1977, avec une pause de quelques jours pour le Réveillon du Nouvel An. « Moi et mes joueurs ne voulions pas cautionner un tel boxon », poursuit George MacCall. Il faudra attendre ce fameux millésime 1983, avec l’arrivée d’Ivan Lendl, John McEnroe et du victorieux Mats Wilander, pour noter un changement de cap et de dimension. « Je me suis longtemps demandé ce que je foutais làmais je ne regrette pas du tout d’avoir ajouté une ligne à mon palmarès et contribuer à la popularisation du tournoi, explique l’Américain quelques années plus tard dans une interview à la télévision américaine. Mais entre nous, c’est beaucoup trop loin et trop chaud pour jouer au tennis, vous ne pensez pas ? »

 

Par Victor Le Grand

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