Jim McIngvale, l’ex promoteur fou du Masters

8 nov. 2013 à 00:00:00

Si le Masters se joue depuis lundi à Londres, il ne s’est pas toujours tenu dans la capitale anglaise. Il y a 10 ans jour pour jour, il se déroulait à Houston sur les terres de Jim McIngvale, magnat de la literie et ami de Chuck Norris. Portrait.

Le Masters de Londres, tournoi final réservé aux huit meilleurs mondiaux, a démarré depuis lundi. Cette année marque également l’anniversaire des 10 ans de l’édition 2003 qui s’était déroulée à Houston, aux Etats-Unis. Une étape accueillie sur les terres de l’éphémère promoteur de tennis Jim McIngvale, 62 ans, magnat de la literie américaine, chantre du capitalisme moderne, ami de Chuck Norris et ancien trafiquant présumé de cocaïne. Portrait.

 

Des photos souvenirs de George Bush père accompagné de sa femme Barbara décorent les couloirs. Au-dessus de chaque court flotte un drapeau américain et des sodas sont servis aux joueurs directement sur leur chaise. Au Westside Club de Houston, tout est à l’image du propriétaire : Jim McIngvale. Un fervent patriote yankee plus connu sous le sobriquet de « Mattress Mac », alias le roi du matelas. Ce grand collectionneur de Ferrari, producteur du film Sidekicks avec Chuck Norris, est l’un des entrepreneurs de l’ouest américain les plus connus de sa génération. Sa chance ? Avoir fait fortune dans la literie et les meubles bon marché au milieu des années 80, avant d’acquérir en 1995 le seul complexe de tennis au monde à posséder les quatre surfaces du Grand Chelem. Ici, la terre battue est française et le gazon a été planté par le jardinier du Queens himself. En 2001, Jim pousse le bouchon encore plus loin et convainc l’ATP de lui confier une étape annuelle. Coût de la manœuvre ? Plusieurs millions de dollars en campagne de promotion, « avec 17 annonces dans les quotidiens, 8 523 pubs télé et 135 panneaux d'affichage disséminés à travers la ville », précise le quotidien français L’Equipe, venu cette année-là faire un reportage sur place. Deux ans plus tard, c’est la consécration. Après avoir fait escale dix ans en Allemagne, puis à Lisbonne, Sydney et Shanghai, les éditions 2003 et 2004 du Masters font escale au Westside Club. 27 millions de dollars sont investis, dont dix dans la construction d’un nouveau stade de 9 000 places, sept pour s’offrir les droits du tournoi, et dix pour « financer une nouvelle campagne de promotion maousse, dont trois spots de pub au tarif exorbitant diffusés en plein Super Bowl », ajoute la gazette française. Et de citer le principal intéressé : « Ainsi sont les Texans. Ici, on aime tout en grand ».

 

« 5000 dollars et un rêve »

 

Ce goût pour la démesure et ce talent marketing, McIngvale les a mijotés tout au long de sa folle carrière professionnelle. Fondateur en 1981 de Gallery Furniture, avec l’aide de « 5000 dollars et un rêve », il est aujourd’hui l’un des leaders américains du mobilier. Son seul et unique magasin représente 200 millions de dollars de chiffre d’affaires. Un projet monté en liberté conditionnelle, alors qu’il est interpellé par la police pour trafic de cocaïne deux ans plus tôt. Ses débuts dans l’entreprenariat sont difficiles. Un jour, il décide donc d’investir ses dernières économies, environ 10 000 dollars, dans une publicité sur deux grandes chaînes nationales. A l’écran, casquette de routier vissée sur la tête, une liasse de billets verts dans la main gauche et un maillot de corps aux couleurs de la bannière étoilée sur la peau, il propose des services  novateurs : offrir des livraisons à domicile le jour-même de l’achat. Il profite de la vidéo pour critiquer l’influence néfaste de l’immigration sur l’économie locale et vante les mérites de la libre entreprise face « aux parasites socialistes qui tueront les générations futures ». Avant de prophétiser : « J’ai peur pour mes petits-enfants, lesquels à coup sûr préfèreront passer leur journée affalés devant la télévision comme de gentils petits obèses, plutôt que de se lever tôt pour travailler ». Résultat : cet ovni télévisuel, décousu mais efficace, fait l’effet d’une bombe industrielle. Ses ventes en magasin explosent. Le genre de success story dont les Américains raffolent. Surtout que Jim est parti de rien. Ancien dépanneur automobile né dans le Mississipi, il a squatté pendant une bonne partie de sa jeunesse les abris de fortune d’une communauté autonome du comté de Harris, au Texas. Le concept ? Les membres financent eux-mêmes leur école, produisent leur électricité et ne paient - en échange - aucun impôt local. « J’étais déjà la star de la communauté », s’amuse-t-il dans son autobiographie. A l’arrivée, il intègre une grande université de Dallas et en sort diplômé : « Je dois ma réussite scolaire à mon excellente vue et aux bonnes notes de mes voisins de classe ».

 

Dindes, sans-abris et Steffi Graf

 

Au début des années 90, Gallery Furniture s’engage dans un certain nombre de projets caritatifs. Si le plus connu reste celui de « la tradition de Noël », comme il dit, qui consiste à offrir chaque fin d’année une maison entièrement meublée à une famille dans le besoin, ou si le plus mémorable demeure ce réveillon de 1992 où il offrit un repas à 20 000 sans-abris de la ville, c’est à l’occasion d’un déjeuner organisé en faveur des enfants souffrant de troubles obsessionnels compulsifs qu’il fait la rencontre du tennis. Ou plutôt de Steffi Graf. La championne allemande est la parraine de l’évènement. L’occasion pour elle d’échanger quelques balles, pieds nus et en robe du soir, avec quelques bambins sur le parking d’un hôtel de Houston. L’image est insolite. Pour McIngvale, elle est surtout emplie de joie et d’émotion : « La voir jouer ainsi, les larmes aux yeux à chaque fois que les enfants lui parlaient en allemand, m'a rendu fou de tennis pour la première fois ». Il faut dire que le sujet est particulièrement sensible chez les McIngvale. Liz, la fille aînée, est atteinte de sérieux TOC. Au quotidien, l’adolescente se lave les mains sept fois par jour et éteint le robinet de la cuisine ou le feu de la gazinière avec ses pieds afin de ne jamais salir ses mimines.

 

Roger Federer et crise cardiaque

 

De fil en aiguille, ce personnage gargantuesque s’entache de l’époux de sa nouvelle meilleure amie, André Agassi. Les deux bougres sont Texans, partagent un certain penchant pour l’excès, et s’entendent rapidement comme cul et chemise. C’est d’ailleurs pour le Kid de Las Vegas, et pour lui seul, que Jim décide d’accueillir deux éditions successives du Masters dans son club. En 2003, il applaudit et hurle sa joie à chaque point gagnant d’André. Sermonné par l’ATP, prétextant un devoir de neutralité pour les organisateurs, le magnat s’explique : « Je suis désolé, mais je suis un grand émotif. Si je ne l’étais pas, je ne mettrais pas autant de ce foutu fric dans le jeu. Mais, du point de vue du promoteur, savez-vous combien vaut la présence d’Agassi en demi-finale? Un million de dollars au minimum ! » Plus fou encore : contrarié par les remarques de Roger Federer sur la petite qualité des courts, « Jim s’offrit de sermonner le Suisse dans son vestiaire avant son premier match de poule contre Agassi, lui affirmant souhaiter sa défaite, révèle cette année-là l’Equipe (…) Le Suisse remporta la première victoire de sa carrière contre l’Américain, survola l’épreuve et bissa contre Agassi en finale cinq jours plus tard. Isolé en haut des gradins dans l’espoir de ne pas se faire remarquer, Mattress Mac ponctua la défaite de son chouchou d’un grand coup de pied dans les chaises de jardin qui servaient de sièges, déclenchant une avalanche en chaîne ». Malgré une seconde édition moins mouvementée, le Masters quitte Houston pour Shanghai en 2005. Un tournoi « sans valeur » selon Jim. Depuis, le Westside Club n’accueille plus de tournoi ATP. La santé du propriétaire ne le permet d’ailleurs plus. Hospitalisé début septembre pour une crise cardiaque, il serait aujourd’hui dans un état stable. « Je travaille peut-être un peu trop, mais c’est la seule chose que je sais faire, postait-t-il sur son Facebook depuis son lit d’hôpital en août dernier. Je viens de recevoir un appel du président George Bush me souhaitant un prompt rétablissement. Cela me touche, car c’est le plus grand. Merci à vous pour votre soutien. Fier d’être Américain. »

 

Par Victor Le Grand

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