Le circuit prend ses quartiers en Asie. Mais connaissez-vous seulement les 10 joueurs originaires du continent asiatique ayant le plus marqué l'histoire du tennis?

La caravane de l’ATP fait étape en Extrême-Orient pour trois semaines. Une région du monde qui, ces dernières années, a connu plus de succès chez les femmes que chez les hommes. Mais ce ne fut pas toujours le cas, la preuve en dix noms. Entre code d’honneur, James Bond, Miss Univers et un mystérieux « Projet 45 ».

 

Ichiya Kumagae et Zenzo Shimizu, les pionniers

 

L’avènement du tennis asiatique. Dans son livre The art of lawn tennis, Bill Tilden écrit à propos des premiers grands joueurs nippons : « On ne peut trouver plus fins tennismen ni adversaires agréables que ces deux Japonais qui ont su gagner le respect et l’amitié de tous ceux qu’ils ont rencontré. » L’Américain a d’autant plus de facilité à se montrer louangeur qu’il a pris un malin plaisir à leur barrer la route une fois sur le court : portant le Japon en finale de Coupe Davis par BNP Paribas dès la première participation du pays à l’épreuve, en 1921, Kumagae et Shimizu sont sèchement dominés par l’équipe de Tilden, 5 victoires à 0. L’année précédente, « Big Bill » a aussi brisé en finale les rêves de victoire de Shimizu à Wimbledon. Kumagae de son côté est le premier médaillé olympique de l’histoire de son pays, quand il ramène l’argent d’Anvers en 1920. Des accessits donc, mais pas de titres. Le décor est posé.

 

Jiro Sato, l’honneur du samouraï

 

Une décennie plus tard, le Japon est à nouveau sous les feux de la rampe avec Jiro Sato. N°3 mondial en 1933, il atteint à cinq reprises (sur neuf tentatives) les demi-finales de tournois du Grand Chelem… mais ne passe jamais le cap, essentiellement barré par Jean Borotra et Jack Crawford, deux références de l’époque. Sa vie s’achève tragiquement en 1934, alors qu’il n’a que 26 ans. Capitaine de l’équipe japonaise de Coupe Davis par BNP Paribas qui embarque à Singapour pour aller défier l’Australie, il craint de pas être à la hauteur de l’évènement et préfère se jeter en pleine nuit dans les eaux du détroit de Malacca. Il laisse deux lettres dans sa cabine : dans la première, il s’excuse de son geste auprès du capitaine du navire ; dans la seconde, il explique la honte ressentie de ne pouvoir défendre son pays. Sans doute dans son esprit n’était-il déjà plus joueur de tennis : quelques semaines plus tôt, la fédération japonaise avait rejeté sa requête d’arrêter le sport pour reprendre des études et se marier.

 

 

La famille Krishnan, bon sang ne saurait mentir

 

Deux générations mais un toucher de balle unique. Une même allure de bon vivant, embonpoint inclus, au service d’un tennis cristallin tout en finesse. Demi-finaliste à Wimbledon en 1960 et 1961, Ramanathan Krishnan s’est chargé en personne de la formation de son fils Ramesh, et cela se voit. Ce dernier hérite de la facilité paternelle : son jeu à plat le conduit vers le filet, son adresse naturelle et son sens de l’anticipation donnent l’étrange impression qu’il ne court jamais. L’un comme l’autre s’épanouissent sur gazon : le père gagne le Queen’s en sus de ses demies à Wimbledon, le fils se contente d’un quart sur le Centre Court – après avoir gagné l’épreuve chez les juniors – mais au fil de ses huit titres ATP parvient aussi à trouver la clé sur terre battue. Tous deux enfin ont connu la détresse d’une défaite en finale de Coupe Davis par BNP Paribas, à chaque fois face à la nation toute-puissante du moment : Ramanathan en 1966 devant l’Australie, Ramesh en 1987 contre la Suède.

 

 

Vijay Amritraj, le court ne suffit pas

 

Son nom est Amritraj. Vijay Amritraj. Et avant d’incarner un agent du MI6 aux côtés de Roger Moore dans le 13e film de James Bond, « Octopussy », il a écrit les plus belles pages du tennis indien des années 1970 et 1980. Sélectionné en Coupe Davis par BNP Paribas dès l’âge de 14 ans, son jeu de service-volée a traversé deux décennies et lui a valu de battre les plus grands : Pancho Gonzales, Rod Laver, Ken Rosewall, Ilie Nastase, Björn Borg, Jimmy Connors et même John McEnroe durant sa fabuleuse saison 1984. Bloqué à quatre reprises au stade des quarts de finale en Grand Chelem, il a en revanche remporté 16 tournois en simple. Avant de bifurquer vers le grand écran, où pour la petite histoire il retrouve son frère Ashok, lui aussi ancien tennisman, qui fait fortune à Hollywood en produisant des films de baston entrés en bonne place au hit-parade des nanars : « Double impact » avec Jean-Claude Van Damme, « The shooter » avec Michael Dudikoff ou, parmi bien d’autres encore, le « Ghost Rider » de Nicolas Cage. Rien que pour vos yeux.

 

 

 

Shuzo Matsuoka et le « Projet 45 »

 

L’homme du renouveau du tennis japonais. Quand, en 1995, Shuzo Matsuoka, alors 108e mondial, se hisse en quart de finale à Wimbledon, c’est tout un pays qui frissonne au fil de son épopée. Le n°1 national a pourtant bénéficié de ce qu’on appelle un bon tableau avec Novacek et Javier Frana pour principaux adversaires. Si sa finale au Queen’s trois ans plus tôt, riche de succès sur Ivanisevic et Edberg, présente une toute autre « gueule », la caisse de résonnance du plus grand tournoi du monde est unique… au point que Matsuoka vit depuis sur cette performance. Omniprésent dans les médias de son pays – pas seulement en tennis : l’homme anime même une émission culinaire – et figure de proue des diverses manifestations tenues par sa fédération, son meilleur classement de n°46 mondial a par la suite valu au petit Kei Nishikori, un temps son élève, le doux nom de code de « Projet 45 », soit le classement – minimal – à atteindre par le successeur programmé de Matsuoka.

 

 

Leander Paes, trois décennies et autant de vies

 

Attention, légende encore en activité. En 25 ans, Leander Paes a eu le temps de compiler des tournois du Grand Chelem en pagaille : en junior (deux titres), en double (huit), en double mixte (six)… N’a manqué que l’épreuve reine du simple messieurs. Désormais quadragénaire, l’Indien toujours vert a encore remporté l’US Open il y a un mois, formant avec Radek Stepanek la paire de double la plus âgée jamais couronnée en Majeurs. Mais ce qui confère son statut si particulier à Leander Paes, c’est son exceptionnelle capacité à se sublimer à l’heure de défendre les couleurs nationales. Classé 126e mondial au moment des Jeux olympiques d’Atlanta de 1996, il est ainsi passé sur les corps d’Enqvist et Meligeni pour arracher la médaille de bronze et monter sur le podium à côté d’Andre Agassi et Sergi Bruguera. A la fois membre et capitaine de son équipe nationale, il est le joueur en activité le plus capé en Coupe Davis par BNP Paribas : 120 matchs joués, pour 88 victoires. Et une part active tenue dans la corrida qui a vu les Indiens tourner en ridicule la France de Leconte et Boetsch aux arènes de Fréjus en 1993.

 

 

Hyung-taik Lee et les expéditions au long cours

 

Un coupeur de têtes régulier. Sans être monté très haut – 36e à son meilleur, en 2007 – le meilleur Sud-Coréen de l’histoire s’est taillé une petite place au soleil à coup d’expéditions, de l’anonymat des qualifications jusqu’aux plus grands courts centraux. En 2000, il gagne six matchs à l’US Open et s’octroie le droit de jouer (et de perdre) contre Pete Sampras en huitièmes. Il remet ça trois ans plus tard à Sydney : sorti des « qualifs », il bat Roddick et Ferrero – deux joueurs qui seront n°1 mondiaux cette année-là – pour remporter le seul titre ATP de sa carrière. Il s’offre un dernier « run » en deuxième semaine à l’US Open en 2007, éliminant au passage le jeune Andy Murray. Il met un terme à sa carrière deux ans plus tard et ouvre la « Hyung-taik Lee Academy » dans sa province natale, dans le but de détecter ses héritiers sud-coréens.

 

 

Paradorn Srichaphan, au top du classement

 

Le seul de la liste ayant un jour intégré le Top 10 mondial (9e en mai 2003). Le Thaïlandais Paradorn Srichaphan n’a pourtant pas marqué les mémoires par ses parcours en Grand Chelem, où il n’a jamais franchi les huitièmes de finale. Mais son tennis spectaculaire, résolument agressif et profondément allergique à la terre battue, lui a valu 5 titres ATP et de nombreux coups d’éclats en Masters 1000, où il a battu Roddick, Ferrero, Kafelnikov, Nalbandian… Il est aussi connu pour son succès sur Andre Agassi à Wimbledon en 2002, et pour avoir été le premier à vaincre Rafael Nadal en Grand Chelem, l’année suivante, toujours à Londres. Elu « personnalité thaïlandaise de l’année en 2002 », star nationale au point que le pays cessait toute activité pour mieux communier devant la télé à chacune de ses finales, Srichaphan a mis un terme à sa carrière à seulement 28 ans, souvent blessé et désireux de se tourner vers d’autres activités. Marié (mais divorcé depuis) à la Miss Univers 2005, Natalie Glebova, il a tenté sa chance au cinéma, en tant que personnage principal d’un « 300 » à la sauce thaï. On vous laisse apprécier.

 

 

 

Kei Nishikori, l’espoir d’un peuple

 

La dernière perle en date, couvée depuis son plus jeune âge par les instances fédérales japonaises, partie progresser dans l’usine à champions floridienne de Nick Bollettieri, et déboulée telle un Björn Borg made in Soleil Levant sur le circuit ATP, toujours entourée d’innombrables fans et d’équipes de télévision. Onzième mondial à 23 ans, trois titres au palmarès, un quart de finale à l’Open d’Australie et les scalps de Federer et Djokovic à sa ceinture, Kei Nishikori a déjà en grande partie répondu aux énormes espoirs placés en lui. Et s’il stagne depuis quelques mois, sa marge de progression n’en demeure pas moins conséquente. Au point d’imiter un jour Li Na, seule Asiatique, hommes et femmes confondus, à s’être imposée en Grand chelem ?

 

 

 

Par Guillaume Willecoq