POURQUOI LES ANGLAIS SONT-ILS SI NULS EN TENNIS ?

26 juin 2013 à 00:00:00

Chaque année, au mois de juin, un joueur est désigné pour être le premier Britannique depuis Fred Perry en 1936 à remporter le tournoi de Wimbledon. Et chaque année, c’est un espoir déchu. Mais alors, pourquoi une telle déchéance ?

Chaque année, au mois de juin, un élan d’euphorie gagne les médias anglais lors de la première semaine de Wimbledon. Chaque année, un joueur est désigné pour être le premier Britannique depuis Fred Perry en 1936 à remporter la compétition. Et chaque année, c’est un espoir déchu. Mais alors, pourquoi une telle déchéance ? Tentative de réponse, entre clubs privés et boisson gazeuse.

 

A l’approche du tournoi de Wimbledon, les téléspectateurs britanniques ne peuvent y échapper. Ils ont le droit chaque année au même spot publicitaire d’une marque partenaire du tournoi. Son nom ? Robinsons, une célèbre boisson gazeuse fruitée. La vidéo met en scène un bambin anglais, qui, grâce aux bienfaits de cette potion magique, s’imposerait quelques années plus tard à Wimbledon. « Nos champions se reproduisent, lâche naïvement la voix-off. Nous sommes fiers de faire partie de cet héritage ». Mais de quelle destinée parlent-ils ? Avant Murray l’année dernière à l’US Open, aucun joueur britannique n'avait gagné de tournoi du Grand Chelem dans l'ère Open, et le Royaume-Uni n’a actuellement qu'un joueur (Murray donc) dans le Top 100 mondial.

 

Pour Patrice Hagelauer, ancien directeur technique du tennis anglais de 1998 à 2002, cette contradiction n’est qu’une question de culture. « De ce côté de la Manche, on a inventé le tennis. Or, on n’a pas inventé un sport mais un loisir. Une manière d’être en société : en Angleterre, on fait un double comme on ferait un bridge, constate-t-il. Les Anglais aiment le tennis. Mais ils aiment jouer au tennis dans un certain confort ». Concrètement, sur les quelques 2 000 clubs que compte le pays, la majorité est à accès privé. Pour être membre ? Avoir quelques sous de côté. « Les clubs n’ont pas de financements locaux ou territoriaux comme chez nous, et sont donc tournés vers les adultes qui sont les seuls à pouvoir les financer, poursuit l’ancien coach de Yannick Noah. L'aspect compétition n'est absolument pas mis en valeur et, du coup, les jeunes tournent le dos au sport. Les enfants ? C’est souvent la partie qui rapporte le moins et qui coûte le plus ». 50 millions d’euros, pour être exact. Soit la somme totale que la fédération anglaise de tennis, la Lawn Tennis Association (LTA), s’est finalement décidée à mettre sur la table pour former les meilleurs jeunes du pays. Comment ? Par la construction en 2007 d’un centre national de tennis flambant neuf à Roehampton, en banlieue de Londres, avec 22 courts, un centre d’hydrothérapie et des menus gustatifs dignes d’un restaurant 3 étoiles.

 

« Nos jeunes champions sont trop choyés, note Neil Harman, journaliste pour le Times à Londres. Or on ne fabrique pas de champions à coup de Frappuccinos ». A leur décharge, Patrice Hagelauer pointe un facteur naturel aussi complaisant qu’évident. « En Grande-Bretagne, il y a l’incident du climat. Et le climat anglais, c’est une catastrophe ! Tous ces clubs fonctionnent neuf mois de l’année indoor, sur des terrains couverts, analyse l’ancien coach de l’équipe de France de Coupe Davis par BNP Paribas. Et quand vous avez deux terrains couverts en Angleterre, en Espagne ou en Australie c’est 20 courts par club. Le temps de jeu est extrêmement réduit en Angleterre, donc les enfants jouent beaucoup moins. Les installations en dur coûtent horriblement chères. Cela oblige les clubs à s’autofinancer, ce qui rend les cotisations très chères, et donc réservées uniquement qu’à une certaine classe supérieure de la société. Bref, c’est toujours le même cercle vicieux »

 

« Un bordel sans nom »

 

Longtemps, les attentes de toute une nation reposaient sur les épaules de Tim Henman, quatre fois demi-finaliste malheureux. Aujourd’hui, elles sont sur celles d’Andy Murray. Mais alors que Tim, fils d’un très grand avocat anglais, possédait un court de tennis au fond de son jardin, les qualités tennistiques d’Andy l’éloignent à l’adolescence des brumes écossaises, puisqu’il passe deux ans dans une académie à Barcelone. Où le soleil ne manque jamais. « C’est vraiment là que j’ai appris à jouer, entre l’âge de 15 et 17 ans, lâche-t-il au journaliste français Yannick Cochennec lors d’une interview réalisée pour L’Equipe Magazine. C’était une décision capitale parce que ce n’était pas facile de quitter l’Ecosse, mais c’était la seule solution parce qu’il n’y avait personne pour jouer avec moi là-bas et me faire progresser. A Barcelone, j’en ai bavé au début. Je ne parlais pas la langue. J’étais souvent seul pour prendre mes repas ». Pour tous ceux qui restent au pays, c’est une autre paire de manches. Paul Jessop, directeur de l’association Tennis for Free qui milite pour un accès gratuit à de nouveaux courts de tennis, se souvient de certaines familles investissant jusqu’à 45 000 euros par an de leurs économies : cotisations aux clubs, équipements et coach privé. « Je discutais avec la mère d’un de nos enfants talentueux l’autre jour, illustre Jessop. Elle m’a dit que la carrière de son fils est comme obtenir un prêt hypothécaire ».

 

Tony Hawk, co-fondateur de l’association, est convaincu que leur projet permettrait d’améliorer la bonne santé du tennis local – citant au passage l’investissement gouvernemental récent de 160 millions dans de nouvelles piscines libres, signe que l’argent est disponible – mais dit devoir surmonter « la perception du tennis comme un sport de morveux et très difficile à pratiquer ». Au frein économique s’ajoute également le manque de joueurs disponibles recensés par Sport England, un organisme gouvernemental s’occupant du financement du tennis local. Selon ce dernier, le nombre de licenciés a chuté de 25 % depuis 2008, particulièrement chez les moins de 14 ans. Pis, le nombre de licenciés ne jouant au tennis qu’une fois par semaine, clientèle première des clubs privés, a lui aussi diminué de 40% en dix ans. Conséquences directes : Sport England a décidé l’année dernière de réduire ses subventions à la LTA de 630 000 euros, malgré des revenus pour la tranche 2009-2013 se montant à près de 25 millions.

 

« C’est un bordel sans nom », tacle le président du groupe parlementaire All Party Tennis Group, le baron Billingham, fervent opposant à la « mauvaise et opaque » redistribution publique des recettes de Wimbledon (estimées à 1,5 millions d’euros chaque année), mais surtout au futur ex-président de la LTA, Roger Draper, qui quittera ses fonctions en septembre. « Il est impensable que quelqu'un qui gagne quatre fois plus que le Premier ministre permette au tennis anglais d’aller… absolument nulle-part », glisse-t-il dans les colonnes du Guardian. En effet, en mars dernier, Draper s’est fait épingler en Une des tabloïds britanniques suite aux révélations de son salaire annuel, à hauteur de 750 000 euros. Un véritable scandale outre-Manche. « La critique est un sport national anglais, note Hagelauer. Il y a une pression folle sur les éducateurs, la formation, la fédération… En gros, si vous ne sortez pas le futur Henman ou Murray en deux ans, c’est que vous êtes nuls ! » Un avis partagé par Des Kelly, chroniqueur vedette du Daily Mail et vieil habitué de cet acharnement médiatique, dont il confesse aussi être un fidèle soldat. « C’est une maraude en Angleterre. En salle de presse à Wimbledon, j’ai en tête l’image des mêmes journalistes recevant les mêmes ordres d’écrire chaque année les mêmes papiers sur l’état de notre tennis national, se souvient-il. Mais la dure réalité du tennis britannique dépasse la dernière semaine de juin et la première semaine de juillet. C’est 50 semaines par an ! Et au milieu on trouve donc Wimbledon. Rien qu’un gros défilé de mode saison estivale où l’on vient pour pique-niquer, écouter les grognements des joueuses, s’acheter un nouveau chapeau et boire une coupe de champagne ». Ou, pour le futur champion, un verre de Robinsons.

 

Par Victor Le Grand, à Londres

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