Coup de foudre à Wimbledon

26 juin 2012 à 14:47:55

Depuis toujours, Wimbledon cultive cette image de tournoi chic, feutré et un poil maniéré. Cependant, au beau milieu des 70’s, de jolis tendrons ont bousculé les us et coutumes du lawn-tennis à coup de bisous,...

Depuis toujours, Wimbledon cultive cette image de tournoi chic, feutré et un poil maniéré. Cependant, au beau milieu des 70’s, de jolis tendrons ont bousculé les us et coutumes du lawn-tennis à coup de bisous, d’autographes et d’agressions presque sexuelles. Ilie Nastase et Björn Borg en tête. Bienvenue dans le monde révolu des groupies du tennis mondial. Récit.

Pourquoi dans les années 1970, les collégiennes londoniennes qui venaient à Wimbledon devenaient-elles littéralement cinglées en voyant un type en polo blanc, une raquette à la main ? Difficile d’expliquer l’insensé. Difficile aussi de comprendre pourquoi ce mouvement anglais des « tennyboppers » (minettes, Ndlr) s’est intéressé quelques années seulement aux stars du tennis mondial. Un phénomène de mode comme un autre en somme, éphémère, et voué immuablement à disparaître. Or, au départ, cette cible générationnelle est née dans les années 1950 de la bouche des professionnels américains du psycho-marketing. Ces derniers ont dessiné le modèle de consommation de jeunes adolescentes qui venaient de découvrir le rock’n’roll, puis la pop music. Des  « rebelles » tout juste pubères cherchant une transgression à leur quotidien ennuyeux, ingrat, dicté par la famille patriarcale et l’administration scolaire. Dans les seventies, les ancêtres des groupies sont de plus en plus jeunes. Autour de 15 ans. Trop petites pour avoir écouté les Beatles, trop précieuses pour apprécier le hard rock, mais assez crédules pour se trouver de nouveaux fétiches. Loin des charts anglais, des scènes underground et de l’héroïne en perfusion, leur sont désormais ouvertes les portes de Wimbledon…  
Je faisais typiquement mafioso de Reggio de Calabre
  D’un côté, Björn Borg, sa grande crinière blonde de cinquième Bee Gees, ses yeux rapprochés et ce petit sourire en pointillés. De l’autre, Ilie Nastase, le gitan, latin, viril et ténébreux. Sont-ils heureux, nos deux élus, d’être escortés de jeunes filles criardes et excitées ? Peut-être, oui. « Cela ne me déplaisait pas d’être assiégé par des filles et d’entendre crier mon nom, confesse Nastase. Après avoir passé des années sans un regard ou presque, cela me faisait très plaisir d’être désiré par tant de femmes, même si la plupart étaient trop jeunes pour moi ». Même tonalité chez le beau Suédois : « Comme tout à chacun, j’étais parfois enclin à me laisser tenter. Je trouvais cette situation amusante et flatteuse ».   La « Borgmania » est née en 1973 à Londres. Dès que Borg a eu droit aux honneurs du central de Wimbledon : « Jamais le monde du tennis n’avait connu une telle frénésie. Bien que Wimbledon représente une sorte de sanctuaire de la vieille Angleterre, il suffisait que j’arrive au stade pour déclencher une émeute ». Le tennis coupe un instant avec ses traditions bourgeoises et devient un sport sexy chocolat. « Peu de temps avant Wimbledon, le photographe people, Terry O’Neill, avait fait une séance de photos avec moi pour un tabloïd. Il m’avait habillé en style mafioso : costard noir blanc, cravate blanche, chemise noire et chapeau noir. C’est vrai que je faisais typiquement mafioso de Reggio de Calabre. Cela renforçait mon image nasty », se souvient Ilie. « A star is Björn », titre le Daily Mirror quelques jours plus tard, pour évoquer l’engouement suscité par le vainqueur du tournoi junior de 1972 (cette année-là, les organisateurs lui avaient refusé l’inscription aux qualifications, considérant qu’il était trop jeune, ndlr) et qui fait là ses grands débuts dans le tournoi senior. Cette année, alors qu’il vient d’avoir 17 ans, Iceborg pointe dans le grand tableau, et du fait du boycott des joueurs de l’ATP, se retrouve même tête de série numéro 6 : « Beaucoup de vedettes étaient absentes. C’est sans doute ce qui m’a permis de devenir la coqueluche des adolescentes ». Très vite, Borg doit officialiser sa relation avec la joueuse Helena Anliot pour calmer les esprits. Mais rien n’y fait.  
Je ne les comprends pas ! J’ai 32 ans, je suis marié et moche
  Mercredi 27 juin 1973, son match du second tour se joue sur le court numéro 2. Le Suédois gagne en trois sets. Des dizaines de filles envahissent le terrain sur leurs immenses talons et essayent de lui arracher ses vêtements. Elles frottent leurs mains sur sa gueule d’ange, et s’enduisent ensuite de sa sueur. Deux jours plus tard, en début d’après midi, Borg discute avec deux personnes, en haut d’un escalier près du vestiaire femmes. Deux, puis dix, puis vingt, puis cent, puis trois cents filles l’entourent. L’une d’entre elle réussit même à dégoter un trophée inestimable : elle a un cheveu de Borg dans sa main ! Car au lieu de lui caresser, elles préfèrent lui arracher. La police doit intervenir, hors comme sur le pré. Notamment lorsqu’en plein match, ces jouvencelles essayent de soulever la bâche de fond de court pour y apercevoir quelque chose : « Mes admiratrices étaient partout. Autour des courts, mais aussi à l’hôtel, où elles essayaient d’entrer dans ma chambre ».   En 1977, elles vont encore plus loin en rompant les barrières d’un court sur lequel joue tranquillement Ilie Nastase… Sauf que face à lui, elles sont nombres à s’évanouir. Le Roumain, grand prince, comme toujours, va voir les blessées à l’infirmerie juste après son match, non sans s’inquiéter de la situation : « Je ne les comprends pas ! J’ai 32 ans, je suis marié et moche ! J’ai peur pour moi et pour elles ». Un souvenir parmi d’autres : « Une autre fois, une fille arrive avec une éprouvette et me demande de cracher dedans. Je le fais. Je n’ose imaginer ce qu’elle en a fait par la suite ». La mode est passée, mais elle a prouvé, si c’était nécessaire, qu’on peut déclencher l’hystérie féminine sans vraiment la chercher. Cependant, ces scènes  quasi érotiques ne seront pas sans conséquences.  Elles contribueront à la transformation de Wimbledon, et des autres tournois majeurs, en prison VIP bouclée par  vigiles et gardes du corps. Un des nombreux coups de pelle dans le fossé qui sépare aujourd’hui, plus que jamais, les joueurs du public. Question d’amour et de génération.   Par Julien Pichené et Victor Le Grand  

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