La lente mise au vert du tennis professionnel

17 sept. 2020 à 06:05:00

Confrontés à la montée des enjeux écologiques, les acteurs du tennis professionnel commencent à prendre des initiatives pour réduire leur empreinte carbone.

C'est loin d'être un scoop, le tennis est un sport très polluant : des tournois partout, tout le temps et donc des allers-retours perpétuels en avion sur presque tous les continents. Pourtant, aussi omniprésente soit-elle, la question environnementale semble étrangement éludée par ceux qui font le tennis professionnel, à commencer par les joueurs et les joueuses. Dominic Thiem, Kevin Anderson, Stan Wawrinka, Alizé Cornet, voici à notre connaissance la courte liste des champions qui revendiquent régulièrement, de façon concrète et publique, leur engagement pour la cause écologique.

Malaise chez les joueurs

L'avenir de la planète, en voilà un thème consensuel, mais nos demandes d'interview sur le sujet auprès des joueurs restent lettre morte. Nous nous rabattons donc sur la traditionnelle conférence de presse d'après match et décidons de poser la question de but en blanc à Rafael Nadal, pendant le dernier Rolex Paris Masters. « Comment les joueurs de tennis professionnel peuvent-ils changer leurs pratiques pour s'adapter au problème du réchauffement climatique ? » osons-nous entre deux questions sur l'évolution de son geste au service. Désarçonné par cette question trop abrupte, l’Espagnol lève haut le sourcil puis prend la mouche : « je suis un joueur de tennis, que voulez-vous que je fasse ? ». Une réaction épidermique à une question certes maladroite, mais qui alimente la thèse d'un certain malaise sur le sujet. « Les joueurs s'impliquent fortement et sans aucun état d'âme sur la plan social, mais ils se sentent beaucoup moins légitimes sur le plan environnemental confirme Vivianne Fraisse Grou-Radenez, directrice du développement durable à la FFT. Ils voyagent beaucoup en avion, ils génèrent beaucoup de déchets, donc ils ont peur de se faire critiquer sur leur mode de vie ». Une prudence compréhensible à l'époque de la dissonance cognitive et des réseaux sociaux, mais qui paraît un brin disproportionnée face à un sujet aussi mobilisateur. « En tennis, nous sommes tous extrêmement concentrés sur notre quotidien : l'entraînement, le fitness, les matches, les voyages… » défend le Sud-africain Kevin Anderson sur le site « Greenspotblog ». Mais je pense que dans nos rares moments de loisir, on pourrait en apprendre plus sur des sujets aussi importants. Et peut-être que les joueurs auront plus le courage d'assumer leurs opinions. » La pression monte doucement mais sûrement sur les grands ambassadeurs du jeu, dont le silence sur la question interpelle. Apostrophé par l'activiste Greta Thunberg sur Twitter, Roger Federer a dû communiquer en début d'année pour éteindre une polémique naissante sur les activités pas très écologiques d'un de ses sponsors. « Je prends très au sérieux l'impact et les menaces du changement climatique, d'autant plus que ma famille et moi sommes arrivés dans une Australie dévastée par les incendies. Je suis reconnaissant envers les jeunes militants de nous pousser à revoir nos comportements » a voulu rassurer le Suisse.Les organisations en retrait

Face au défi d'un tennis plus vert, les grandes organisations (l'ATP, la WTA, l'ITF) semblent en position de donner le cap. Disons, pour faire dans la litote, qu'elles ne sont pas vraiment à la pointe en matière de développement durable : peu de communication sur le sujet, pas de contrainte relative à l'environnement dans le cahier des charges d'organisation d'un tournoi, ni de stratégie globale sur la question de la compensation des émissions de carbone. L'ATP n'a d’ailleurs pas souhaité répondre à nos questions. La WTA, par la voix de son président Steve Simon en est encore au stade des bonnes intentions : « Avec un effort coordonné des joueuses et des tournois, nous nous engageons à élever notre attention et à prendre part au changement de comportement que nous devons avoir pour une planète en meilleur état.»

Directeur des Internationaux de Strasbourg, Denis Naegelen n'a pas attendu la WTA pour mettre son tournoi sur la voie de l'éco-responsabilité. Cette démarche innovante a été engagée dès 2010 après une réflexion sur la responsabilité sociale et environnementale d'un événement sportif. « Quand j'ai décidé de racheter le tournoi, j'avais déjà produit pas mal d'événements dans le sport avec la logique de faire plus de spectateurs, plus de télé, plus de sponsors. J'avais envie de donner un peu plus de sens raconte-t-il. Un événement de sport a cette possibilité de porter des messages importants pour la société, au-delà de la promotion du sport ».

« Maria Sharapova est arrivée en jet, elle est repartie en TGV »

Au risque de passer pour un doux dingue, Denis Naegelen a décortiqué son tournoi de fond en comble pour traquer et réduire les émissions : incitations au covoiturage et aux transports en commun pour les spectateurs, restauration à base de produits bios et locaux, choix d'un sponsor automobile plus propre, recyclage des balles, des bâches, des moquettes… Autant de mesures qui participent à la réduction du bilan carbone de l'événement et qui, surtout, sensibilisent et impliquent tous les acteurs du tournoi, des spectateurs aux sponsors en passant par les prestataires. Les joueuses, aussi VIP soient-elles, n'ont pas échappé à la règle. « Quand elle a gagné en 2010, Maria Sharapova est arrivée avec un jet privé à Strasbourg se souvient, amusé, Denis Naegelen. Deux jours avant son départ, elle m'avait demandé de programmer son départ depuis l'aéroport et je lui ai dit que je ne voulais plus qu'elle prenne son jet (rires). Elle m'a regardé bizarrement. « Mais comment je vais à Paris ? Ben tu vas prendre le train. » Elle a eu la gentillesse de m'envoyer un petit mot pout me dire que ça allait presque aussi vite et que c'était beaucoup plus confortable que son jet. » Fort de son expérience, l'homme qui a converti Maria Sharapova au TGV a été invité à présenter sa démarche à ses collègues directeurs de tournoi pendant le dernier Wimbledon. « Ca a été je crois extrêmement bien perçu. J'ai eu beaucoup de sollicitations d'autres directeurs de tournois, qui m'ont demandé la présentation. Il y a une réflexion en ce moment au sein de la WTA qui les amène à penser qu'ils auraient intérêt à avoir une action globale sur ce thème. » Mieux vaut tard que jamais, l'autorité du tennis féminin est en train de développer un guide du développement durable à destination de ses 55 tournois avec trois objectifs principaux : l'élimination des plastiques à usage unique, l'amélioration du recyclage et l'intensification de la communication sur les sujets environnementaux. En décembre 2018, la FFT et Roland-Garros ont rejoint en tant que membre fondateur le mouvement de l'ONU « Sports for climate action » dont l’objectif est de réduire l’impact environnemental du sport et de sensibiliser ses acteurs. Ils ont été rejoints par les trois autres Grands Chelems lors du dernier Roland-Garros, confirmant le rôle moteur des tournois dans la mise au vert du tennis professionnel.

 

La sempiternelle question du calendrier 

Pour réduire de façon significative son empreinte carbone, le tennis professionnel devra se confronter à la question du transport aérien, qui représente de très loin la part la plus importante des émissions. La compensation carbone (financer des projets de réduction ou de capture et de séquestration du carbone pour compenser ses émissions) est à la mode. Si le principe - déléguer à d'autres la responsabilité de son mauvais comportement est discutable - la compensation demeure la solution la plus facile. Pendant le dernier Masters de Londres, l'ATP a franchi le pas en compensant les vols des joueurs et des équipes du tournoi, ainsi que les déplacements des spectateurs britanniques. Quelques semaines plus tard, le tournoi d'Auckland lui a emboité le pas. Une dynamique dans laquelle s’est aussi engagé le tournoi de Roland-Garros, avec la mise en place d’une stratégie de compensation des émissions à l’horizon 2030.  Dès cette année, les différents acteurs du tournoi (joueurs, spectateurs, partenaires) auront ainsi la possibilité, grâce à un éco-calculateur, de calculer et de compenser leurs émissions en participant à des projets de reboisement. A l’avenir, cet outil pourrait être mis à disposition d’autres tournois français engagés dans une démarche environnementale. Certains joueurs se disent aussi prêts à assumer leur responsabilité environnementale à l'image de Kevin Anderson : « J'ai parlé avec d'autres joueurs qui aimeraient compenser leurs émissions de carbone. Il existe des programmes qui permettent de financer des projets de compensation. Je pense que c'est probablement la première étape » déclarait l'ancien 5e mondial à Metro en décembre 2018. Là encore, silence radio des grands noms sur la question.

L'autre solution, plus durable, serait de réduire les déplacements. Bien sûr, il ne s'agit pas de renoncer à la dimension internationale du tennis. Et resurgit le sempiternel débat sur le calendrier démentiel du tennis professionnel. « On joue onze mois dans l'année. C'est ridicule. Aucun autre sport ne fonctionne comme ça » critiquait Alexander Zverev en 2018. Et on n'oublie pas les centaines de joueurs et de joueuses qui écument les tournois ITF aux quatre coins du monde, souvent à perte. Raccourcir la saison, ou la remodeler pour réduire les allers-retours, ce n'est pas vraiment la tendance du moment. Et vu la saine ambiance qui règne entre les différents patrons du tennis mondial, il n'y a pas de quoi être optimiste. Finalement, la véritable question est la suivante : le tennis est-il prêt à sacrifier une partie de sa croissance économique pour réduire significativement son impact sur l'environnement ? Travailler mieux pour gagner moins, ce n'est pas encore tout à fait l'état d'esprit actuel. A ce jour, l'idée d'un circuit professionnel éco-responsable reste utopique.

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