Daniil Medvedev, le super-vilain de l'US Open

2 sept. 2020 à 12:15:00

"C’est dommage qu’il n’y ait pas de public. Avec ce qu’il s’est passé l’an dernier, je crois qu’il m’aurait beaucoup encouragé cette année (sourire)." Interrogé en conférence de presse quelques jours avant l’US Open, Daniil Medvedev s’est dit triste quant à l’absence des fans à New York. Tranquille vainqueur de son premier tour dans nuit de mardi à mercredi, il ne pourra “jouer” avec la foule cette année. Contrairement à ce qu'il a vécu tout au long de l'édition 2019

Pour faire un bon film, il faut un bon méchant. Parfois, c’est même la vedette du chef-d'œuvre. Devenu culte, The Dark Knight, par exemple, jouit de ce statut au moins autant grâce au Joker - magistralement interprété par Heath Ledger - qu’à Batman. Arrivé au sommet un peu après les deux super-héros Rafael Nadal et Roger Federer, Novak Djokovic refuse depuis toujours d’enfiler ce costume. On a beau lui coller l’étiquette, il ne cesse de l’arracher. A coups de coeurs envoyés au public, le "Djoker" ne veut pas être le "Joker". Avec sa souplesse digne de Spiderman, il est fait pour la combinaison moulante d’un Avenger. Alors, au cours de l’US Open 2019, un autre homme se charge de compléter le casting.

"Le tennis a besoin d’un vilain, d’un méchant, estime John McEnroe, sur Amazon Prime, pendant le tournoi. Daniil Medvedev a été capable d’accueillir ce rôle de méchant à bras ouvert. Novak n’a pas voulu de ce rôle. Il désire le respect et la reconnaissance que Rafa et Roger ont. Medvedev, lui, semble accepter et exploiter ce rôle. C’est quelque chose qu’on ne voit pas souvent." Un doigt d’honneur dressé vers les tribunes, mais malicieusement caché au regard de l’arbitre, en effet, c’est rare. Même l’indomptable Nick Kyrgios n’a pas cette scène à son palmarès. C’est avec ce majeur droit que Medvedev commence l’écriture de son histoire new-yorkaise.

Sur les nerfs après une prise de bec avec l’arbitre lors de son troisième tour face à Feliciano Lopez, le Russe arrache brusquement sa serviette des mains d’un ramasseur. Pour la jeter au sol. La guerre entre le stade et lui lancée. Hué, il répond avec son fameux geste. Les sifflets deviennent assourdissants. Conspué tout au long du match, à la limite physiquement, l’escogriffe trouve les ressources pour s’en sortir, 7/6 4/6 7/6 6/4. Succès en poche, il prend un malin plaisir à narguer la foule. Dès l’interview d’après match. Sur le court. "Merci à tous, parce que votre énergie (les huées) m’a donné la victoire, lâche-t-il quand on lui tend le micro, sans tenir compte de la question. Sans vous, j’aurais perdu ce match."

"Merci de m’avoir hué !"

"J’étais tellement fatigué, poursuit-il, sourire narquois. Je 'crampais’ hier (lors du match précédent face à Hugo Dellien), c’était tellement dur pour moi de jouer… Tous autant que vous êtes, je veux que vous sachiez, en allant vous coucher, que j’ai gagné grâce à vous ! En me sifflant comme ça (aussi fort), je pense que vous me donnez assez d’énergie pour mes cinq prochains matchs. Plus vous me sifflerez, plus je gagnerai. Pour vous, les gars : merci !" Le super-vilain du scénario vient de crever l’écran. De se révéler. Plutôt que tenter de demander pardon, il assume. Et en rajoute une couche. Mais pour porter le costume du méchant, il faut avoir les épaules solides. Le public n’oublie pas.

A sa rencontre suivante, contre Dominik Köpfer en huitième de finale, "Fingerman" prend un tollé dès son entrée sur le court. Mis sous pression, chahuté tout au long du duel, il reste concentré. Dans sa bulle. Une bulle qu’il éclate aussitôt la victoire acquise, malgré un début de partie compliqué, d’une danse provocatrice en se dirigeant vers le filet. Puis, au moment de s’exprimer, il se laisse aller à une nouvelle tirade pleine d’ironie. "Aujourd’hui, j’étais en train de perdre 6/3 2/0, rappelle-t-il. Avant le match, j’avais mal à l’adducteur. Et à l’épaule. Je n’étais même pas sûr de jouer. J’ai pris autant d’anti-douleurs que possible. Et vous, en me huant, vous m’avez donné toute l’énergie nécessaire pour aller chercher la victoire. Merci !"

Pour la deuxième fois de suite, Medvedev vient de triompher contre un joueur et tout un stade. Mentalement, c’est très fort. Notre super-vilain semble pouvoir se nourrir de toute la "haine" du monde sans jamais faire d’indigestion. "Il a réussi à transformer quelque chose de négatif en positif, commente alors John McEnroe. S’adresser à un public qui vous a hué en disant 'Merci de m’avoir hué, c’est grâce à vous que j’ai gagné !', c’est absolument incroyable !" Charismatique, le personnage prend de l’envergure au fil des tours. Il plaît de plus en plus. Aussi parce qu’il est honnête. Entier. Il ne cherche pas à faire de la com' pour quémander l’amnistie et l’amour des fans.

"Je suis resté moi-même"

"La situation n’était pas facile, mais le plus important est que je suis resté moi-même tout au long du tournoi, confie-t-il fin août 2020 en conférence de presse du Masters 1000 de Cincinnati. Même quand la foule n’exprimait pas vraiment de la joie envers moi, disons le comme ça, j’ai continué à être moi-même. Je n’ai pas essayé de dire : 'OK, désolé les gars, tout ça, ce n’était pas vraiment moi.' Oui, j’ai fait des erreurs, je l’admets, mais ça fait partie de moi." En quart et demi-finale, les tensions s’apaisent. Celui qui travaille avec Gilles Cervara n’affronte plus la foule. "Seulement" Stan Wawrinka et Grigor Dimitrov. Et comme il l’avait annoncé après "l’épisode Lopez", il enquille les victoires. Le voilà en finale.

Pour le dénouement, il se retrouve face à l’un des plus grands super-héros de l’histoire de ce sport : Rafael Nadal. Mené deux sets à zéro et break, non confirmé, dans le troisième, Medvedev parvient à enflammer le court Arthur-Ashe en allant puiser au plus profond de ses tripes pour relancer le suspens. Acclamé par les passionnés qui veulent voir une belle empoignade, il emmène le combat jusqu'au cinquième acte. Là, c’est même l’Espagnol qui reçoit des sifflets lorsqu’il demande au Russe, à plusieurs reprises, de patienter avant de servir. Battu après une lutte épique - 7/5 6/3 5/7 4/6 6/4 en 4 h 51 -, Medvedev est ovationné.

"Cette fois je le dis d’une bonne façon, c’est grâce à votre énergie que je suis allé jusque là (rire), déclare-t-il lors d’un discours plein d’humour. Vous m’avez poussé pour voir plus de tennis dans cette finale, et grâce à vous je me suis battu comme un diable. Du fond du coeur, merci." "Ils (les fans) m’ont encouragé comme des dingues, ajoute-t-il en conférence de presse. Je devais me donner corps et âme, pour moi avant tout, mais aussi pour eux. Je crois qu’ils l’ont vu et qu’ils ont apprécié. Je leur suis reconnaissant pour ça." Tel Vador, "Dark Daniil", sincère, a tourné le dos au côté obscur après son ultime défaite pour s’offrir une place de choix dans le coeur des fans.

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