Jim Courier, tout un roman américain

12 févr. 2013 à 18:10:50

« J’avais juste envie de le lire ». Le 17 novembre 1993, lors d’un match des Masters contre Andreï Medvedev, Jim Courier  occupe  ses changements de côté en s’attaquant à la lecture de Peut-être la lune,  un roman ...

« J’avais juste envie de le lire ». Le 17 novembre 1993, lors d’un match des Masters contre Andreï Medvedev, Jim Courier  occupe  ses changements de côté en s’attaquant à la lecture de Peut-être la lune,  un roman  d’Armistead Maupin. Un épisode pas si anecdotique puisqu’il marque le déclin irrémédiable d’un joueur et l’avènement d’un homme nouveau.

  « La vie est trop intéressante pour ne s’intéresser qu’au tennis ». S’il est l’auteur de cette phrase, Jim Courier ne l’a pas toujours pensée. Pur produit de l’académie Bollettieri, l’Américain a longtemps vécu pour la petite balle jaune, et uniquement pour elle. Plutôt bien d’ailleurs. A 23 ans, il affiche déjà à son palmarès quatre tournois du Grand Chelem et 58 semaines dans la peau de numéro un mondial. Même son camarade de promo, André Agassi, ne peut pas - encore - en dire autant. Comparé au beau gosse fantasque et déjà torturé de Las Vegas, le rouquin de Floride tient du besogneux, du mec un peu rustre qui tient sa raquette comme une batte de baseball. Un type sympa mais qu’on imagine mettre des glaçons dans le vin rouge. Son image et sa carrière vont changer lors de deux défaites en 1993. Si personne n’a oublié son discours de finaliste malheureux à Roland Garros contre Sergi Bruguera (et la fameuse « vache espagnole »), l’épisode « Armistead Maupin » est peut-être le plus révélateur du changement de perception du monde du tennis sur celui qui était alors numéro deux mondial.  

E.T et le traité de l’ALENA

Quand il débarque à Stuttgart pour le Masters de fin de saison, Courier affiche une petite forme. Depuis sa défaite surprise contre Cédric Pioline à l’US Open, le garçon de 23 ans traîne un peu sa misère. Après une défaite contre Magnus Gustafsson à Bercy, l’intéressé confirme une certaine lassitude : « Actuellement, ma meilleure surface est mon lit ». Pas la joie. Et sa défaite contre Michael Chang pour son entrée dans les Masters n’arrange pas son humeur. Arrive le match contre Andreï Medvedev. Lors d’un premier set perdu 6-3, Courier donne l’impression d’être ailleurs. Son comportement étonne. Avant de servir, il se retourne vers son camp et lâche : « Vous savez ce qui se passe dans ma tête ? Je me dis qu’il faut que l’ALENA (le fameux accord de libre-échange en Amérique du Nord, ndlr) soit ratifié ». De quoi décontenancer observateurs et spectateurs. Mais le public de Stuttgart n’est pas au bout de ses surprises. Lors de la deuxième manche, Courier sort de son sac, entre deux bananes et quelques raquettes, ce qui ressemble à un livre. Mieux encore, il commence à le lire avec le plus grand sérieux du monde. Une blague ? Même pas. Le joueur ne lâchera plus son roman jusqu’à la fin de la rencontre (qu’il perdra 7-6 au 3e set après avoir gâché quatre balles de match). Quand on lui demande en conférence de presse le titre de l’ouvrage, Courier ne lâche pas le morceau. « C’est mon petit secret », ose-t-il alors que tout le monde a bien vu qu’il s’agissait de Peut-être la lune, dernier roman en date d’Armistead Maupin, auteur célébré pour ses Chroniques de San Francisco. Inspiré de la vie d’une certaine Tamara De Treaux, le livre raconte l’histoire d’une actrice naine broyée par Hollywood. Si son nom ne vous dit rien, De Treaux était l’actrice cachée derrière le personnage d’E.T.  

Une cure de désintox du tennis et Jean-Luc Godard

Le rapport entre une actrice à la dèche de 79 centimètres et une star du sport culminant à 1m89 ? A priori aucun. Dans un premier temps, le double vainqueur des Internationaux de France n’apporte pas beaucoup plus de précisions pour éclairer son comportement : « J’avais juste envie de le lire. C’est un bouquin que je n’arrive pas à lâcher. » Courier ne trompe pas grand-monde. Sous la casquette, quelque-chose cloche. Son entraîneur, José Higueras, serait d’ailleurs prêt à l’envoyer consulter le premier psy venu. « Qu’il lise en plein match montre peut-être où est son esprit actuellement, souffle-t-il. Jim n’est pas vraiment dans les dispositions mentales et psychologiques pour affronter ce genre de joueur. Il est toujours le même, mais il s’est passé un tas de choses par rapport à l’époque où nous avons commencé notre collaboration. » Plus loin, Higueras évoque pour son élève « la nécessité de se désintoxiquer du tennis ». Critiqué pour son attitude lors de la rencontre, Courier reçoit quelques jours plus tard le soutien d’un fan de tennis pas comme les autres. « Comment a-t-on pu lui reprocher de lire entre deux échanges ? Nous aurions, au contraire, dû tous signer une pétition pour soutenir son geste », s’offusque Jean-Luc Godard. La suite de la carrière de Courier est, pour reprendre un jugement du cinéaste franco-suisse sur certain de ses films, « plutôt ratée ». A 23 ans, l’Américain est déjà passé de l’autre côté de la montagne. Quelques années plus tard, il en dira plus sur cette lecture en plein match : « Je n’étais pas bien avec mon tennis,  j’avais besoin de m’aérer l’esprit. » Confronté à la première période de doute d’une carrière partie sur des bases rêvées, l’ancien camarade de dortoir d’André Agassi se demande alors si gagner des tournois fait de lui une meilleure personne : « En tant qu’athlète, cela devient très dangereux quand l’estime que vous avez de vous dépend de vos résultats. » Avec cet épisode lunaire, le cogneur sans pitié a montré une face humaine à ses adversaires. « Quand on fait part de ses sentiments, ça se retourne toujours contre vous », résume-t-il. « Quel monde cruel pour les faibles », aurait pu dire une certaine Tamara De Treaux. Par Alexandre Pedro

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