Comment je suis sorti de mon match, par Adriano Panatta

18 sept. 2012 à 13:51:23

Au tennis plus qu’ailleurs, le mental est un facteur du jeu important. Il n’est pas rare de voir un joueur terrasser son adversaire, et craquer psychologiquement le point suivant. C’est ce qu’on appelle : sortir de...

Au tennis plus qu’ailleurs, le mental est un facteur du jeu important. Il n’est pas rare de voir un joueur terrasser son adversaire, et craquer psychologiquement le point suivant. C’est ce qu’on appelle : sortir de son match ! L’Italien Adriano Panatta, seul larron à avoir battu Björn Borg à Roland Garros, a bien voulu se raconter et aborder cette question existentielle.

 

Un peu d’histoire : commençons par ce match de 1982 à Roland Garos. Vous rencontrez la paire roumaine Nastase/Tiriac avec votre compatriote Paolo Bertolucci. La fameuse histoire du chat noir… Je suis de nature assez superstitieuse, et Nastase, qui est comme un frère pour moi, l’a toujours su. Quelques mois avant ce double, nous avions croisé ensemble un chat noir à Monaco, et j’avais vraiment voulu l’éviter. Du coup, il a voulu profiter de cette faiblesse, et ce jour là, il en a ramené un nouveau sur le court (sur ordre de Nastase, un garçon de vestiaire s’est contre 100 dollars, assis au premier rang avec l’animal entre les bras, Ndlr). Au début, personne n’a rien compris !   Comment avez-vous réagi ? Nous avons explosé de rire. Le public aussi. Cela a vraiment détendu l’atmosphère. Je crois que je l’ai insulté, du genre : « Mais tu es vraiment stupide », tout en me marrant. C’est toujours resté dans une ambiance bon enfant.   Sincèrement, cela ne vous a pas ébranlé ?  Non, absolument pas. Avec Ilie, je m’attendais toujours à ce genre de blagues. Mais là, ce n’est pas quelque chose qui m’a fragilisé. Ça reste un chat noir, hein ! Disons que si je peux éviter d’en croiser un, c’est mieux, mais je n’en ai pas peur au point de me cacher sous une table.   Mais si cela avait été le cas, seriez-vous passé à côté de cette confrontation ? Bien sûr. Le mental, dans le tennis, c’est quelque chose d’essentiel, peut-être encore plus que dans d’autres sports. Il faut avoir la tête vide et ne pas penser à autre chose, sinon vous passez à côté de votre match. Moi, j’ai toujours été un peu lunatique. Si, avant d’entrer sur le court, il m’arrivait de croiser quelqu’un d’antipathique, cela pouvait me mettre vraiment de mauvaise humeur !   Au point d’en perdre son tennis ?  Peut-être que parfois, cela a pu jouer, oui. Néanmoins, je me suis toujours présenté face à mon adversaire avec détermination. Il fallait vraiment qu’il se passe quelque chose d’important avant le match pour que je ne sois pas concentré.   Comme quoi ?  Une fois, mon fils avait de la fièvre. Il est resté à la maison. Forcément, j’étais obligé d’y penser.   Et la fois où, en 1976, le public de Rome a jeté des pièces de monnaie sur votre illustre adversaire, Björn Borg : cela vous a aidé ?  Pas du tout ! Au contraire, puisque c’est lui qui a gagné. Quand je jouais à Rome, le public était toujours derrière moi pour me soutenir, car je suis de là-bas. Pour mes adversaires, ce n’était jamais facile. Certains avaient beaucoup de mal. Mais là, c’était une vraie bêtise. Borg a commencé à ramasser les pièces de monnaie et a dit à l’arbitre : « Si cela continue, j’arrête ». En réalité, je savais très bien qu’il n’aurait jamais arrêté. J’ai pris le micro pour dire au public d’arrêter, que ce n’était pas bien. Mais bon, au final, j’ai perdu.   Peut-être que c’est vous que votre public a déstabilisé, finalement ? Sincèrement, je pense que j’aurais perdu, pièces de monnaie ou non…   Vous avez déjà tenté de saper le moral d’un adversaire ?  C’est arrivé à Roland Garros, en 1976. La finale face à Harold Solomon allait débuter, et il ne restait plus que lui et moi dans le couloir. Pour rigoler, je l’ai appelé, et je lui ai demandé très sérieusement : « Eh, Solo, mais comment tu vas faire pour gagner alors que tu es si petit ? ». Il mesurait presque 15 centimètres de moins que moi. Cette fois, j’ai gagné !   C’est déjà arrivé que vous remportiez un match contre un joueur plus fort que vous, uniquement grâce au mental ?  Oui, c’est arrivé de nombreuses fois ! Comme je l’ai dit, le mental est très important. Le tennis, ce n’est pas comme le football. En football, si vous êtes menés 3-0 à dix minutes de la fin, c’est fini. En revanche, en tennis, vous pouvez sauver une balle de match, et remporter le match ensuite.   Ça sent le vécu…  Bien sûr ! A Rome, en 1976, lors du premier tour de la compétition, j’ai sauvé 11 balles de match pour finalement remporter mon match. Cela m’a galvanisé pour le reste de la compétition, et j’ai gagné le tournoi en battant Guillermo Vilas en finale. Quelques mois plus tard, à Roland Garros, je sauve une balle de match avec un saut incroyable contre le Tchèque Hutka. Derrière, je gagne encore le tournoi. Je me souviens aussi qu’au Foro Italico de Rome, en 1978, j’ai remporté un match après avoir été mené 5-0 au premier set…   Et l’adversaire avec le plus gros mental que vous ayez affronté ?  Sans aucun doute Jimmy Connors, que j’ai battu en finale à Stockholm en 1975. Mentalement, c’était un monstre. Il ne lâchait rien. Jamais, jamais, jamais.   Et vous ?  Moi non plus, je ne lâchais rien. Mais parfois, le mental ne suffisait pas, et je devais me résigner. C’est aussi ça être fort psychologiquement : savoir accepter de perdre.   Propos recueillis par Victor Le Grand et Eric Maggiori

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