Le jour où Andrei Pavel a quitté un match pour voir naître son fils

14 mai 2014 à 00:00:00

Le jour où Andrei Pavel a quitté un match pour voir naître son fils
A nouveau papa, Roger Federer n’est pas le premier joueur à devoir négocier une paternité en plein cœur de la saison. Le Roumain Pavel a dû lui sauter dans une voiture en plein milieu d’un 1/4 de finale de Roland-Garros. Récit d’un périple.

A nouveau papa, Roger Federer n’est pas le premier joueur à devoir négocier une paternité en plein cœur de la saison. Le Roumain Andrei Pavel a même fait encore plus fort : en 2002, au beau milieu d’un quart de finale à Roland-Garros, il saute dans une voiture et effectue un aller-retour express en Allemagne pour assister à la naissance de son fils. Soit 1400km avalés en 24h, sous une pluie battante avec… Alex Corretja qui l’attend à son retour sur le Central. Récit d’un périple.

 

« Quand j’ai battu le n°2 mondial Tommy Haas en huitièmes, il y avait trois pelés et un tondu à ma conférence de presse. Et là, j’avais pris une voiture pour aller en Allemagne et ça m’a valu la salle de presse la plus remplie de ma carrière. » Qualifié pour la première fois de sa vie pour les quarts de finale d’un tournoi du Grand Chelem, qu’est-ce qui a bien pu pousser le Roumain de 28 ans à quitter le stade et à foncer sur l’autoroute pour rentrer à son village de Dissen am Teutoburger Wald, en Basse-Saxe allemande ce 6 juin 2002 ? A avaler 1 400 kilomètres en dix-neuf heures (et par un temps de chien) sur les autoroutes reliant la France à l’Allemagne et inversement ? La plus heureuse motivation du monde, rien de moins : une paternité. Sa femme Simone s’apprête alors en effet à donner naissance à leur deuxième enfant.

 

Initialement attendu pour la fin juin, le bébé se montre plus impatient que prévu et la jeune femme doit entrer en clinique deux semaines en avance, tandis que dans le même temps, à Paris, son époux est occupé à disputer une place en demi-finale de Roland-Garros à Alex Corretja. L’instant est d’importance pour Pavel, qui n’a jusque-là jamais dépassé les huitièmes de finale dans un tournoi majeur. « C’est curieux que les deux évènements se soient télescopés, sourit aujourd’hui le Roumain, reconverti entraîneur sur le circuit féminin, d’abord de Jelena Jankovic, puis actuellement de Tamira Paszek. Mais peu importe l’enjeu sportif : je n’aurais raté la naissance de Marius pour rien au monde. Toute l’histoire avec la pluie a fait le bonheur des journalistes mais, pour moi, ça n’a pas changé grand-chose : je serais parti quoi qu’il arrive. »

 

Trois accidents, un coup de téléphone, et au bout…

 

Sans la présence de la pluie, invitée tenace au-dessus de Paris lors de la deuxième semaine de ce Roland-Garros 2002, le programme prévisionnel du tournoi aurait en effet été tenu et les journalistes de tous pays n’auraient pas eu à se mettre sous le crayon l’une des histoires les plus attachantes du tennis moderne : Alex Corretja aurait (probablement) plié la rencontre et Andrei Pavel aurait pu rentrer tranquillement à la maison épauler son épouse pour l’accouchement. Sauf qu’avec le retard pris en raison des gouttes, ce dernier match du mardi 5 mai est finalement interrompu par l’obscurité alors que l’Espagnol mène 7/6 7/5 4-5. Match reporté au lendemain… et bientôt au surlendemain, soit le jeudi : il tombe des cordes au-dessus de Paris et, très tôt le mercredi, le juge-arbitre sait déjà que l’on ne rattrapera pas encore le retard ce jour-là. Pour Andrei Pavel, qui vient de recevoir un coup de fil lui indiquant que sa femme est sur le point d’accoucher, cette averse persistante est une bénédiction. Il n’a en effet plus à envisager de déclarer forfait pour la fin de son quart de finale : s’il est présent sur le court le jeudi après-midi, il pourra reprendre la partie. Ni une, ni deux, le tenant du titre du Masters 1000 de Montréal se met en quête d’un billet d’avion pour l’Allemagne, prêt à l’aller-retour express. « Mais je m’y prenais à la dernière minute, et je n’ai jamais trouvé de place sur aucun avion au départ de l’aéroport d’Orly, se souvient le Roumain. Alors avec mon préparateur physique, Jan Welthuis, on a loué une voiture et on a pris la route. » En avant pour un road-movie « d’à peu près six heures selon le plan, mais qui en a plutôt fait neuf en réalité. »

 

Car les conditions climatiques sont mauvaises tout au long du périple : pluie battante, chaussée glissante et manque de luminosité entraînent pas moins de trois accidents sur la route empruntée par les deux hommes : « Deux en France et un en Belgique. » « Tout en conduisant, j’ai passé un coup de fil à ma femme, se remémore le droitier.  Elle m’a dit qu’elle était aussi relax que possible, qu’elle essayait d’attendre mon arrivée. Je lui ai répondu de faire au mieux pour elle, que de mon côté je conduisais aussi vite que possible. » Le petit Marius, 51 centimètres et 3,2 kilos, est finalement né en début de soirée, moins d’une heure avant l’arrivée de son père, fatigué mais heureux : « Ces quelques heures passées avec ma famille méritaient tous les voyages du monde. J’ai pu embrasser ma femme, ma fille, serrer mon fils contre moi, verser ma petite larme… Et puis je suis reparti. »

 

« Les vigiles ont cru que mon accréditation était fausse »

 

Le trajet du retour est en grande partie assuré par Welthuis, tandis que Pavel essaie de dormir à l’arrière de la voiture. Le duo arrive Porte d’Auteuil sur les coups de cinq heures du matin le jeudi, suscitant le soupçon des vigiles à l’entrée de Roland-Garros : « Ils ne voulaient pas croire que j’étais joueur ! Je devais avoir une sacrée tête… Ils ont cru que mon accréditation était fausse et ne voulaient pas me laisser entrer. » Une fois l’imbroglio démêlé, le Roumain tente de se fondre dans la routine du joueur de tennis prêt à reprendre un quart de finale de Grand Chelem : sieste sur un canapé du salon des joueurs, douche, petit déjeuner et décrassage matinal. D’ordinaire avenant, il esquive cependant les questions des journalistes d’une voix traînante : « Ce n’était pas le moment. J’avais déjà perdu trop d’énergie depuis vingt-quatre heures. »

 

Ereinté par le voyage, la tête sans doute un peu ailleurs, il n’y aura évidemment pas de miracle pour lui l’après-midi : malgré le fervent soutien de son préparateur physique dans les gradins, le jeune papa n’est que l’ombre de lui-même. Au changement de côté à 6-5, alors qu’il vient de perdre son service et qu’un Alex Corretja abasourdi s’apprête à servir pour le match, le Roumain empoigne la chaise d’un juge de ligne et s’en sert pour allonger ses jambes tandis qu’il s’assoit sur son siège ! Douze minutes après sa reprise, le match est déjà terminé (7/6 7/5 7/5). Dix-sept points seulement ont été disputés. A court d’influx, Andrei Pavel peut maintenant aller dormir. Enfin, après avoir satisfait la curiosité des médias.

 

Par Guillaume Willecoq

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