Jiro Sato, un homme à la mer

2 avr. 2014 à 00:00:00

Jiro Sato, un homme à la mer
Il y a 80 ans presque jour pour jour, Jiro Sato mourait en se jetant d’un paquebot qui l’emmenait disputer un tour de Coupe Davis. Découvrez l’incroyable récit du meilleur Japonais de l'histoire.

Il y a 80 ans, Jiro Sato mourait en se jetant d’un paquebot qui l’emmenait disputer un tour de Coupe Davis. Un suicide qui a profondément marqué à l’époque : la victime de 26 ans était alors numéro 3 mondial de tennis et reste encore aujourd’hui le meilleur Japonais de l’histoire de ce sport. Récit de cette nuit tragique du 5 avril 1934.

 

Jeudi 5 avril 1934, 23h30. La nuit est tombée depuis pas mal de temps déjà sur le paquebot Hakone Maru, parti quelques heures plus tôt de Singapour et qui se dirige vers le port de Penang en Malaisie, environ 800 km plus au nord. Le temps est moite à ces latitudes tropicales. Difficile de se coucher tôt dans de telles conditions, alors les passagers trainent après le diner dans les parties communes du bateau. Parmi eux se trouve l’équipe japonaise de Coupe Davis, qui part pour un très long périple, direction Eastbourne en Angleterre, où elle doit disputer un premier tour contre l’Australie. C’est une revanche de la demi-finale de Coupe Davis 1933, qui a vu l’Australie s’imposer 3-2 après avoir été menée 0-2. Le 5e match décisif avait été perdu à la surprise générale par Jiro Sato, le numéro 3 mondial de l’époque, qui avait craqué mentalement sous la pression. Sur le pont du Hakone Maru en cette fin de soirée du 5 avril, Jiro Sato brille par son absence. Quelques heures plus tôt, il avait demandé à ce qu’on lui livre son dîner dans sa cabine. Son compagnon de chambrée est Jiro Yamagishi, joueur remplaçant de l’équipe japonaise. A 23h30, il décide d’aller se coucher et trouve la cabine vide. Jiro Sato est peut-être simplement parti prendre l’air ? Cette absence l’inquiète pourtant très vite lorsqu’il aperçoit sur le bureau deux lettres fraichement écrites et mises bien en évidence. Ce sont des lettres d’adieu.

 

La première est adressée au capitaine du paquebot, s’excusant de la gêne occasionnée par son suicide. La seconde explique sa honte de n’avoir pas été à la hauteur des espoirs placés en lui et demandant à ses coéquipiers de faire le nécessaire pour battre l’Australie et défendre l’honneur du Japon. Yamagishi alerte les autorités à bord. Pendant 7 heures, personnel et passagers vont se lancer à la recherche de Jiro Sato, sur le paquebot – peut-être n’a-t-il pas encore sauté ? – et en mer. Ces recherches sont vaines, sauf à considérer qu’elles permettent de s’apercevoir qu’il manque deux lourds leviers en fer, ainsi qu’une corde à sauter. Jiro Sato s’est probablement lesté afin de rapidement couler en se jetant à la mer, alors que le bateau traversait le détroit de Malacca. On ne retrouvera jamais son corps.

 

Il venait de se fiancer et souhaitait reprendre ses études

 

Par un télégramme envoyé par le capitaine, le Japon apprend rapidement la nouvelle de cette disparition. L’émoi est immense. Jiro Sato est et restera le plus grand champion national de tennis, un sport qui s’est très rapidement popularisé au pays à partir des années 20. En 1931, pour ses débuts sur le circuit international, le prodige nippon atteint les demi-finales des Internationaux de France. L’année suivante, il atteint cette fois les demi-finales en Australie et à Wimbledon. L’année 1933 est sa plus belle, avec une magnifique quinzaine à Wimbledon : demi-finale en simple et finale en double. Arrive alors cette fichue demi-finale de Coupe Davis perdue face à l’Australie. Pour une fois, Sato n’a pas été à la hauteur, et ça son peuple ne lui pardonne pas. De retour au pays, il est conspué. Le héros national devient un loser qui n’a pas su faire gagner son pays. Le joueur vit très mal sa situation, d’autant qu’il commence à se lasser du tennis. Il aimerait reprendre ses études d’économie qu’il a mises entre parenthèses. Il aimerait se marier aussi, et fonder une famille. Il s’était d’ailleurs récemment fiancé avec sa partenaire de double, sa compatriote Sanaye Okada. Après l’harassante tournée des tournois américains de l’automne 1933, il demande à la fédération japonaise de tennis de faire une pause dans sa carrière. Celle-ci refuse, le joueur se doit de mettre son talent raquette en main au service de la nation.

 

C’est donc un Jiro Sato particulièrement déprimé qui embarque à bord du Hakone Maru à Singapour en ce début du mois d’avril 1934. Avant que le paquebot ne jette l’ancre, le jeune homme se plaint de violents maux de ventre et demande à être dispensé de ce voyage vers l’Angleterre. Un docteur l’ausculte et diagnostique un cas de neurasthénie. Mais qu’il soit ou pas en état de jouer, il doit faire ce périple vers l’Angleterre et accompagner l’équipe de Coupe Davis, même si lui ne veut pas. Il ne peut pas. Alors dans un moment désespéré, il choisit de se donner la mort. Jiro Sato meurt noyé. Noyé de désespoir. Apprenant sa mort, le monde du tennis multiplie les hommages. L’un des plus vibrants est rendu par un fameux rival, Fred Perry : « C’était l’un des hommes les plus charmants qu’il m’ait été donné de rencontrer. »

 

Par Régis Delanoë

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