Retour sur les meilleurs articles du MAG en 2013 - En reverra-t-on un jour les images ? En 1979, Ilie Nastase et John McEnroe s'affrontent en « night session » au deuxième tour de l'US Open pour une rencontre apocalyptique : insultes et clowneries sur

En reverra-t-on un jour les images ? En 1979, Ilie Nastase et John McEnroe s'affrontent en « night session » au deuxième tour de l'US Open pour une rencontre apocalyptique : insultes et clowneries sur le court, bagarre dans les tribunes, etc. Sauf que face au tollé provoqué le lendemain, il est aujourd’hui ardu de mettre la main sur les bandes vidéos de ce tournoi. Voire même impossible.


Qu'on le veuille ou non, il n’y a rien de mieux que la violence pour rentrer dans l'histoire. Ce deuxième tour de l’US Open 1979 entre Ilie Nastase, 33 ans, et John McEnroe, 20 ans, n’a de ce point de vue pas dérogé à la règle. Car au départ, d’un point de vue purement sportif, ce match n’a aucune forme d’importance: le nouveau a battu l’ancien, en quatre sets plutôt moyens. Non, son intérêt est ailleurs. Précisément dans l’agitation qu’il a pu susciter. Selon Patrice Dominguez, ancien directeur technique national du tennis français, témoin médusé de l’évènement, il a achevé de rendre les autorités du tennis plus sévères : « C’est à partir de ce match qu’on s’est dit que ça ne pouvait pas durer comme ça. On n’était jamais allé aussi loin et plus personne n’avait le contrôle de quoi que ce soit ! Ce qu’ont fait Nastase et McEnroe ce soir-là, aucun joueur ne pourrait le faire aujourd’hui sans être sanctionné. » Mais à propos, qu’ont-ils fait ?

 

Un bras d’honneur au public pour commencer !

 

En 1979, le tennis est déjà un spectacle télévisé à part entière. Et quand se profile le blockbuster entre le vieux filou roumain, l’homme capable de tout, et un jeune talent local mal embouché, c’est l’excitation à tous les étages. Vite, on libère de la place en prime-time. Une bande-annonce est même montée à la hâte. Il n’y a plus qu’à allumer la mèche… McEnroe, déjà bon client, s’en charge dès les premiers jeux en adressant un  bras d’honneur au public. A son public. « Tout de suite, les tribunes ont pris fait et cause pour Nastase, se souvient Dominguez. Et McEnroe l’a mal pris. A côté de moi dans les loges, il y avait des femmes qui encourageaient Ilie. John les a conspuées. Il leur a dit qu’il était l’heure qu’elles aillent faire à manger et qu’elles devaient partir ! » Vannes, gags burlesques et délires conceptuels, le Roumain propose dans la foulée un pot-pourri de ses meilleurs sketches. L’apogée ? Incontestablement lorsqu’il fait mine d’être perturbé par le bruit de l’aéroport voisin de La Guardia et qu’il supplie l’arbitre d’appeler la tour de contrôle pour qu’on suspende les décollages. Pour McEnroe, ce n’est évidemment qu’une ruse pour chercher à prolonger la durée du match au maximum. « Nasty savait qu’il allait perdre. Il était à son pire, cherchant à gagner du temps, discutaillant, insultant les arbitres. Pendant ce temps-là dans les gradins, pas mal d’alcool circulait…»

 

Trois sets de folie plus ou moins drôles, avant la blague de trop au début du quatrième set. Considérant que McEnroe met trop de temps à servir, il s’allonge sur le court comme s’il allait faire une sieste. Le juge de chaise, l’antipathique et énorme Mike Hammond, le rappelle alors à l’ordre. Bronca. « Jeu de pénalité ». Nouvelle bronca. Le juge arbitre Mike Blanchard et ses quarante-sept années d’expérience font leur entrée sur le central. Encore une bronca. Cinq minutes, dix minutes, quinze minutes… le jeu ne reprend toujours pas. « Jeu, set et match McEnroe. » Nastase est disqualifié ! On se retrousse les manches dans les tribunes, où les spectateurs sont prêts à tout casser. On a payé, on veut la fin du spectacle. Début d’émeute, des gens se battent. Les flics arrivent, suivi du directeur du tournoi, qui fait annuler la disqualification sur le champ. Pas le choix. Bref, dixit Nastase, le « chaos complet ». « Dix-neuf minutes durant, alors que des cannettes, des gobelets, des déchets, et même des bouteilles volaient sur le court, je râlais, John râlait et le public criait après Frank. » Le match reprend enfin. Pour dix minutes seulement. McEnroe termine le travail face à un Nastase totalement démotivé. Pas rancuniers, les deux artistes iront dîner ensemble après la douche à Manhattan.

 

« Chez les dingues ! »

 

Le lendemain, les journaux ne parlent évidemment que de ça. Ici et là, les éditos crachent leur dégoût et épinglent ce nouveau public happé par l’effet télé. Alors que Frank Hammond annonce sa démission, le Times se demande ce que compte faire la Fédération Internationale pour lutter contre le culte des mauvais garçons. Dans L’Equipe, Denis Lalanne se plaint d’avoir assisté à l’abolition de la noblesse que le tennis portait en lui depuis un siècle, et se pose même la question de savoir s’il est bon que la petite balle jaune se démocratise ainsi en étant diffusée à la télévision. « Nous étions chez les sous-développés du tennis, chez les dingues ! » Dans l’émission Stade 2, Hervé Duthu a l’air presque gêné de montrer un résumé du match : « Des images qu’on aimerait vite oublier. » Mais le calme est vite retombé. Il s’agissait juste du bizutage douloureux d’un sport qui était en train de glisser définitivement du côté des sports populaires. Heureusement ou malheureusement, il n’y a pas eu d’autres McEnroe / Nastase… Un match unique, donc, et quasiment invisible aujourd’hui. Sur Youtube, rien. Sur Dailymotion, non plus. En fouillant bien sur la toile, on ne trouve guère que quelques hurluberlus vendant sous le manteau à prix pas très commerçants des extraits du match. On a bien ressorti en DVD les plus grands films undergrounds des années 70. Pourquoi pas celui-là ?

 

Par Julien Pichené