Comment et pourquoi casser sa raquette ? La réponse du Mag à lire ici, dans la question existentielle de la semaine.

La raquette de tennis est une victime collatérale. Souvent souillée, parfois malmenée, occasionnellement éclatée, elle sert de bouc-émissaire à un joueur en mal de confiance. Mais au fait, y-a-t-il une seule et unique technique ou les méthodes divergent-elles ? Eléments de réponse, sur fond de graphite et de cordage déchiré.

 

John McEnroe lui a donné ses lettres de noblesse, Marat Safin l’a codifié, Marcos Baghdatis youtubé… Désormais, on ne vient plus à un tournoi sans espérer assister à un pétage de plombs en règle. Et son must : le cassage de raquette. Pour le spectacle, l’image, la dramaturgie et l’impact sur le match. Mais du côté des joueurs, le but est avant tout un certain soulagement. « C’est à peu près toujours pour les mêmes raisons : lorsque l’on perd un match, quand on est frustré d’un coup qui ne passe pas », explique à sa manière Benoît Paire, expert en la matière. A durée de vie limitée, la raquette est un formidable évacuateur de stress. Mieux que des aboiements envers un juge de ligne ou des pestiférassions contre un adversaire, elle renferme essentiellement des rancœurs personnelles. « Je brisais mes raquettes seulement lorsque c’était de ma faute, pas lorsque j’encaissais le coup de l’adversaire », admet beau joueur le Français.

 

Pour certains, casser sa raquette est même une image de marque. A ce jeu, Marat Safin est incontestablement le numéro 1. Selon la très sérieuse ATP, Safinator aurait cassé tout au long de sa carrière 1055 cadres. Il a d’ailleurs reçu un prix suite à ce record inégalable. De quoi susciter des vocations. Depuis, le filon russe ne s’est jamais estompé. Entre Mikhail Youzhny et Dmitri Tursunov, la relève a été assurée. Justement, pour  ce dernier, un temps beau-frère de Marat, l’explication est limpide : « L’objet le plus proche de toi est ta raquette, et tu sais que cela te fera du bien de l’exploser ».

 

 « On est pas obligatoirement caractériel »

 

A regarder la liste des récidivistes, la question des prédispositions se pose. Selon le même Benoît Paire, « on n’est pas obligatoirement caractériel pour casser une raquette. On peut simplement être dans un moment de doute. Forcément, quelqu’un de caractériel aura plus tendance à s’emporter. Mais quelqu’un de calme, sur une pulsion, peut également passer à l’acte ». Et le Français de donner quelques exemples: « Quelqu’un comme Roger en cassait beaucoup quand il était jeune. Djoko également. Il y a seulement avec Rafa que je n’ai pas de souvenir de l’avoir vu casser une raquette ».

 

Les prédispositions existent pourtant. Plus que dans la technique, un cassage est avant tout cérébral. Comme le confiait pour sa part Rafael Nadal, « si je rate un coup, c’est de ma faute et pas celle d’un objet ». Une réflexion que l’Avignonnais compte faire sienne : « J’ai été très caractériel et depuis, j’ai essayé de me calmer. Au début, cela me faisait du bien nerveusement, ça me vidait. Mais au bout d’un moment, j’en cassais tellement, que ça ne me faisait plus grand chose ». Ainsi, que l’on soit suave de caractère ou un iota plus nerveux, le rendu diffère.

 

Bloquer plus que lancer

 

Surtout si l’on ne s’entraîne pas. Car quoi de plus ridicule qu’une tentative avortée, qu’un soulagement se muant en angoisse. Pour ce, Tursunov livre la clé : « Je pense que c’est mieux si tu ne la balances pas. Si tu la bloques, tu as plus de contrôle, c’est réellement toi qui la casses. Tu ressens les vibrations et la force dans ton bras ». Une analyse pleine d’expérience que partage Benoît Paire : « J’ai utilisé toutes les techniques possibles pour pouvoir en casser. La plus simple : la jeter de toutes ses forces par terre ».

 

D’autres, moins traditionnels, cultivent leur différence. Ainsi, le Chilien Fernando Gonzalez évacuait sa frustration en se châtiant. D’un coup de main travaillé, il brisait sa raquette à l’aide de sa cuisse :

 

 

Dans un autre registre, le Chypriote Marcos Baghdatis pouvait lui en fracasser quatre en 25 secondes, chrono en main :

 


 

 

Bref, à en croire les multiples exemples, « lorsque tu as dans la tête de la casser, tu es tellement énervé que tes forces se décuplent et ça devient difficile de t’arrêter », selon Paire.

 

« La constitution des raquettes n’a pas changé »

 

Côté matériel, les différentes évolutions expliquent également que cette « mode » soit rentrée dans les mœurs tennistiques. Depuis l’apparition du fer dans les seventies, les rigides cadres en bois ont laissé place à des raquettes plus sophistiquées, plus légères, et, donc, plus fragiles. Mais à croire les équipementiers, ils se passeraient bien de ces zooms et ralentis sur leur produit esquinté. Du côté de Babolat – entre autre sponsor de Nadal, Tsonga et de Paire – on estime  qu’« un joueur qui casse des raquettes Babolat sur le cours, il ne faut franchement pas que ce soit récurrent. En terme d’image de marque ce n’est pas top », dixit David Gire, directeur France des ventes de la marque.

 

« La constitution des raquettes ne changent plus, détaille David Gire. Du graphite reste du graphite, et ne devient donc pas plus fragile. On le voit avec notre service après-vente où les taux de retour ont diminué en quelques années. Après, les raquettes ne sont pas faites pour être lancées ou balancées… ». Côté bobo, aucun danger. De toute façon, « il n’y a aucun risque en cassant une raquette », selon le même Benoît Paire. : « Suivant les modèles, c’est plus ou moins facile de la casser, certaines sont plus fragiles que d’autres. A mes débuts, il faut croire que je n’en avais que des fragiles (rires) ». Une formule que n’auraient pas refusée John et Marat.

 

Par Robin Delorme