Del Potro - Federer, US Open 2009 : la Tour de Tandil s'érige en monument

3 sept. 2020 à 12:35:00

Géant au corps de cristal, Juan Martín del Potro a subi une troisième opération du genou droit. C’était quelques jours avant le début de l’US Open, là où, en 2009, il décrochait son unique titre du Grand Chelem. Après un match monumental, loin des yeux de ses parents.

- Question : Vous étiez très ému (les larmes aux yeux) après avoir parlé en espagnol pendant votre discours. Qu’avez-vous dit ?
- Juan Martín del Potro : C’était pour mes parents. Parce qu’ils voulaient venir voir la finale, mais je leur ai dit "Non, soyez à la maison."

 

À l’époque, interrogé en conférence de presse de l’US Open 2009, Juan Martín del Potro se dit peut-être que "Papa y Mamá" auront d’autres occasions d’assister à ses exploits. Après tout, il n’a que 20 balais. L’avenir est à lui. Pourtant, onze ans plus tard, ce refus sonne comme un regret. "Mon père et ma mère, notamment parce qu’ils ne voulaient pas manquer leurs travails, n’ont jamais pu être en tribune pour me voir jouer dans un grand tournoi", confie-t-il en juin dernier lors d’une émission diffusée sur ESPN Argentina. S’il attend toujours de briller sous leurs yeux, c’est aussi parce que le sort s’acharne à lui réduire les opportunités. Carrière hachée par de nombreuses blessures, il totalise sept opérations depuis 2010. C’est en novembre 2009, suite à un abandon à Shanghai en raison de douleurs au poignet, que les prémices de la galère se manifestent. Un mois et demi après le plus beau jour de sa vie de joueur de tennis.

Le 14 septembre 2009, lorsqu’il déboule en finale de l’US Open, sa première en Grand Chelem, "Delpo" est en pleine ascension. 6e mondial, il vient d’écrabouiller Rafael Nadal en demi-finale. 6/2 6/2 6/2. C’est la troisième fois consécutive qu’il bat l’Espagnol. Depuis Wimbledon, il affiche 15 victoires en 16 matchs. Seul Andy Murray parvient à le vaincre pour s’emparer du trophée à Toronto. Face à lui : Roger Federer. Le Suisse compte déjà 15 sacres en Majeur. Récent vainqueur à Cincinnati, il est quintuple tenant du titre à New York et sort d’un doublé Roland-Garros - Wimbledon. Federer mène alors 6 à 0 dans leur face-à-face. Dont 3 succès cette année-là. Pourtant, il se méfie. Parce que la progression de l’Argentin saute aux yeux. "J’ai eu un match très facile (6/3 6/0 6/0) contre lui en Australie, rappelle le Bâlois en conférence de presse après sa demi-finale face à Novak Djokovic. Puis, à Madrid (6/4 6/4) et surtout à Roland-Garros (3/6 7/6 2/6 6/1 6/4), on a pu sentir qu’il s’améliorait mois après mois."

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"À Roland-Garros, je me suis senti comme un 'loser'"

"Il est plus confiant du fond de court, son service est meilleur et désormais il sait beaucoup mieux ce qu’il doit faire sur le court, poursuit le numéro 1 du classement ATP. Au début, peut-être qu’il cherchait un peu son jeu. Je crois qu’il l’a trouvé au cours des six derniers mois. Je pense que ça va être un match intéressant." Grâce à cette joute parisienne où il s’est senti "si près" de faire tomber Federer, del Potro se dit "en confiance". Et il ne veut pas revivre son mal-être de la porte d’Auteuil. "Je ne voulais pas qu'il m'arrive la même chose qu'à Roland-Garros, se souvient-il, toujours pour ESPN Argentina. En 2009, Nadal a perdu contre Söderling. J’ai joué ma demi-finale contre Federer, qui n’avait encore jamais gagné là-bas. Lui et moi savions que celui qui gagnerait ce match remporterait le tournoi, parce que la finale était contre Söderling. J’ai eu mes chances dans le cinquième set, mais j’ai perdu. Je me suis senti comme un 'loser'. J’avais laissé passer ma chance de gagner un titre du Grand Chelem."

Malgré sa volonté, le Sud-Américain craque dès l’entame de la partie. Il cède son premier jeu de service sur une défense et un passing d’un Federer, déjà aérien, semblant voler à des altitudes où la pression n’existe plus. Alors que del Potro, lui, est à vingt milles lieues sous les mers. Mais sans Nautilus. Comme compressé dans une boîte de conserve. "Au début du match, j’étais tellement nerveux, explique-t-il après la rencontre. Je n’ai pas réussi à dormir de la nuit. Je n’ai pas pris de petit déjeuner." Distancé d’emblée, le natif de Tandil est croqué par son adversaire. Aucune occasion de débreak. 6/3. Dans la deuxième manche, la déconfiture se poursuit. Avec un jeu catastrophe ponctué de deux doubles fautes, il offre son engagement sur un plateau. Il est en train de se faire manger tout cru par un ogre détendu. Tout sourire, même, après une fantaisie tentée à 6/3 2/0 40-15. À 3/1, del Potro est déjà dos au mur.

"Quand j'ai pris son service, j'ai commencé à croire en mon jeu"

"Tellement dos au mur que [sa] colonne vertébrale est en ciment", comme dirait Youssoupha. L’Argentin doit faire face à une balle de double break. Mais le ciment n’a pas encore pris. Il parvient à s’en extirper. Quelques minutes plus tard, il pose même les fondations d’un retournement de situation. Mené 6/3 5/4 30-0 sur le service suisse, il égalise à 30-30. Là, coup sur coup, il claque deux passing de coup droit en bout de course qui soulèvent le stade. Le premier, annoncé dehors mais corrigé par le Hawk-Eye, entraîne un regard noir et un début d’agacement de Federer contre la technologie. "Il n’y avait qu’une seule marque, et elle était faute, relate-t-il à l’issue du duel. Mais bon, apparemment, elle était bonne (d’après le Hawk-Eye). Je ne sais pas quoi dire. Ce truc est tellement ridicule de toute façon. J’ai vu la balle atterrir. Mais peu importe, j’aurais dû faire la différence plus tôt pour ne pas être dans cette situation où un Challenge a eu autant d’importance."

En égalisant à 5/5, les grands bras de "Delpo", un peu plus fluets qu’aujourd’hui, retrouvent tout leur tonus. "Quand j’ai pris son service pour la première fois, j’ai commencé à croire en mon jeu, explique-t-il. J'ai commencé à changer." Sur sa lancée, il débute le jeu décisif par un nouveau passing épastrouillant avant de s’imposer 7 points à 5 pour égaliser à un set partout. Dans le troisième acte, malgré des occasions de break des deux côtés, les serveurs tiennent bon. Jusqu’à 5/4 en faveur de l’Helvète. Là, mis en rogne par une transgression d’une règle relative à son ennemi le Hawk-Eye - il estime que del Potro dépasse nettement le temps imparti pour le demander - il échange quelques amabilités avec l’arbitre. "C’est trop tard ! On me refuse le Challenge parce que je mets 2 secondes pour le demander, et le gars (del Potro) prend 10 secondes à chaque fois, lance-t-il à Jake Garner. Il y a des règles. Ne me dis pas de me taire. Si je veux parler, je parle. Je me fiche de ce que tu dis."

"Je n'aurais jamais dû manquer autant d'occasions"

Sorti de sa bulle quelques secondes, Federer, mental solide, ne se laisse pas distraire pour autant. Contrairement à del Potro. Novice à ce niveau de compétition, ce dernier flanche complètement au moment de servir pour rester dans le round. Il "donne" la manche à son rival du jour en commençant par un smash dans le filet suivi, à 30-30, de deux doubles fautes. De quoi lui rappeler de mauvais souvenirs. "En faisant ces deux doubles, j’ai repensé à Roland-Garros, affirme-t-il en salle de presse. À Paris, j’ai fait pareil à 3/3 dans le cinquième. Mais heureusement, cette fois, c’était plus tôt. J’avais encore deux sets pour me battre." Car, certes, sa qualité de frappe pourrait décorner un bœuf, mais l’autre grande force du gaillard, c’est son mental. Il ne lâche pas. Jamais. Que ce soit sur le court ou en dehors. Pour se remettre des coups durs. Revenir de blessure. Encore et encore.

Bousculé en début de quatrième acte, del Potro tient le choc. Il écarte deux occasions de break à 1/0, puis une autre à 2/1 sur un énorme contre de coup droit. Et, à 2/2, coup de théâtre. Il passe devant en prenant le service adverse sur un jeu blanc. L’ambiance est de plus en plus folle. L’Argentin prend son pied. Il joue avec le public, allant même jusqu’à taper dans les mains des fans après un nouveau point presque inhumain à 3/2. Seul hic, son opposant non plus n’est pas du genre à baisser les bras. A 4/3, "Delpo" cède son avantage. 4/4. Le combat continue d’atteindre des sommets. L’un balance ses grandes torgnoles dans tous les coins, l’autre envoie ses gifles en ajoutant variété et montées au filet. Après deux balles de break pour del Potro à 5/5, dont une semblant sauvée par magie, d’un coup de baguette en extension sur un pas, place à un nouveau jeu décisif. D’entrée, le joueur au débardeur profite d’une double faute de Federer. Impérial sur son service, il conserve l’avantage jusqu’au bout. 7 points à 4.

Sur sa lancée, l’escogriffe fait la différence dès l’entame du cinquième round. Grâce une flèche décochée avec son coup droit, il transperce Federer, venu à la volée, pour mener 2/0. Touché, l’homme le plus titré de l’histoire en Grand Chelem a un dernier soubresaut. Une balle de break lors du jeu suivant. En vain. Elle est "gâchée" par un revers décentré. C’est la 17e manquée en 22 occasions. Celle de trop. Del Potro déroule. 6/2. Après une ultime "bûche" de coup droit, il soulève le trophée et devient le premier homme à battre Nadal et Federer dans un Majeur. "Je n’aurais jamais dû manquer autant d’occasions, analyse quant à lui l’Helvète après la défaite. Mais il mérite la victoire, il a fait un grand match. Spécialement à la fin." 11 années plus tard, le héros new yorkais de 2009 lutte pour revenir sur le circuit. Son dernier match remonte à juin 2019. Mais il a une motivation particulière. "Je ne dois pas baisser les bras, pour que mon père et ma mère puissent venir me voir jouer, a-t-il révélé sur ESPN Argentina. Que je croise Roger en lui disant : ‘Roger, voici mes parents. Tu peux les saluer ?’"

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