Absente du circuit WTA depuis son élimination d'entrée à Melbourne, Maria Sharapova, 373e mondiale cette semaine, a annoncé sa retraite. Mercredi 26 février, le tennis a perdu l'une des figures les plus iconiques de son temps. Si ce n'est plus.

Retour percutant, pourtant, la balle revient. Donna Vekic s'arrache. Il faut faire l'effort. Courir sur la droite, aller couper la trajectoire et tenter de finir par un coup droit long de ligne... Échec. La frappe n'est pas maîtrisée. Ce 21 janvier 2020, alors que la boule de feutre termine dans le couloir, Maria Sharapova vient de vivre les derniers instants de son ultime match professionnel. Avec toute sa détermination, cette volonté féroce extériorisée en cris, elle cherchait le coup gagnant pour sauver sa peau. Comme elle l'a fait sur le point précédent, dès le retour, pour retarder l'échéance au premier tour de l'Open d'Australie.


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Le mental a toujours été ma plus grande arme"

Parce que Maria Sharapova, c'était ça. Ne rien lâcher, jamais. Avoir la force d'y croire jusqu'au bout, quelle que soit la situation. Même à 6/0 5/0 et 40-0 contre elle. Plus encore que sa puissance favorisée par les longs bras aux allures de lance-missiles de son 1,88 m, son premier atout, c'était sa tête. "Mon mental a toujours été ma plus grande arme, a-t-elle confié dans la lettre ouverte, publiée par Vogue et Vanity Fair, annonçant sa retraite. Même si mon adversaire était physiquement plus forte, plus en confiance ou tout simplement meilleure, j'étais capable - et c'est ce que j'ai réussi à faire - de continuer à y croire."

Ça, c'était la partie émergée de l'icerberg. Ce qu'on pouvait voir sur le court. En dehors, dans l'ombre, elle trimait comme une forcenée pour se donner les moyens de ses ambitions. "J'ai donné ma vie au tennis, et le tennis m'a donné une vie, a-t-elle ajouté. Je ne me suis jamais vraiment sentie obligée de parler de mon travail, effort ou courage. Chaque sportif connaît les sacrifices tacites qu'il doit faire pour réussir. Quiconque rêvant d'exceller dans n'importe quel domaine doit savoir que doutes et jugements sont inévitables : vous échouerez des centaines de fois, et le monde vous regardera tomber. Acceptez-le. Croyez en vous. Je vous le promets, ça paiera."

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Reine de Wimbledon à 17 ans

Pour elle, du moins, ça a payé. En 2005, à 18 ans, elle est devenue la première Russe numéro 1 mondiale. Au total, elle est restée sur le trône durant 21 semaines au cours d'une carrière riche de 36 titres en simple sur le circuit principal. Dans l'histoire, seules cinq joueuses ont remporté le Masters et les quatre titres du Grand Chelem. Maria Sharapova en fait partie, avec Steffi Graf, Serena Williams, Martina Navratilova et Chris Evert. Parmi les plus prestigieuses couronnes de "la Tsarine", on trouve : deux Roland-Garros, un Open d'Australie, un US Open et un Wimbledon.

Cet unique trophée londonien, elle l'a soulevé en 2004. À 17 ans. En dominant Serena Williams, la rivale devenue ensuite imbattable. En effet, après une deuxième victoire contre Serena cette même année, en finale du Masters, elle ne l'a plus jamais vaincue. Pis, lors des 19 rencontres suivantes, dont trois finales de Grand Chelem et celle des Jeux olympiques 2012, elle n'est parvenue qu'à lui prendre trois manches. "Il y a une raison à ça - elle le sait, et elle sait que je le sais, a expliqué la native de Niagan dans Unstoppable, son autobiographie. C'est notre secret, que je vais prendre le temps de vous dévoiler."

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Serena, la rivale devenue imbattable

"J'ai entendu Serena en larmes (dans les vestiaires, après la finale de Wimbledon 2004), a-t-elle continué. Je suis sortie le plus vite possible, mais elle savait que j'étais là. (...) Je pense que Serena m'a détestée d'avoir été la gamine maigrichonne qui l'a battue. Je pense qu'elle m'a détestée parce que je l'ai vue au plus bas. Elle ne me l'a jamais pardonné. Peu de temps après le tournoi, un ami m'a répété ce que Serena lui a dit : 'Je ne perdrai plus jamais contre cette garce.'" Malgré cette impuissance face à l'Américaine, elle s'est imposée comme l'une des championnes les plus marquantes de l'histoire.

Certes, son palmarès est loin d'être aussi écrasant que ceux de Serena, Graf, Navratilova, Lenglen ou Evert. Son jeu, en puissance, manque de couleurs en comparaison des palettes complètes, variées de joueuses aux nombres de titres du Grand Chelem équivalents comme Hingis ou Henin. Mais l'enfant de Sibérie dégageait quelque chose d'unique sur un court. Un charisme froid. Visage fermé, on ne pouvait rien y lire. Exceptée la détermination dans le vert de ses yeux. Du premier au dernier point, l'expression restait la même. Aucun signe de frustration, aucune faiblesse n'étaient montrés à l'adversaire.

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"J'avais l'air dure, forte, et j'aime cette version de moi-même"

Par ses rituels - ces pas vers le fond du court en tournant le dos à l'adversaire, ce regard glacial qu'elle lui lançait avant chaque service, ce poing serré à s'en planter les ongles dans la chair de la paume -, elle pouvait intimider. "Quand je transpirais et serrais le poing, je n'avais pas l'air jolie, a-t-elle exprimé dans son message d'adieu. Mais j'avais l'air dure, forte, et j'aime cette version de moi-même. Ces courts (du Grand Chelem) ont révélé mon essence profonde. Derrière les séances photo et les jolies robes, ils ont dévoilé mes imperfections : chaque ride, chaque goutte de sueur."

"Ils ont testé mon caractère, ma volonté, ma capacité à canaliser mes émotions brutes de façon à ce qu'elles travaillent pour moi et non contre moi. Entre les lignes de ces courts, mes vulnérabilités se sentaient en sécurité." En dehors, en revanche, ses faiblesses, ses erreurs, ont eu raison d'elle. Suspendue 15 mois pour contrôle antidopage positif au meldonium en 2016, elle n'est jamais parvenue à retrouver les sommets. Seulement un titre mineur - Tianjin 2017 - et une 21e place du classement WTA, au mieux, en juillet 2018. Minée par une blessure récurrente à l'épaule droite, Maria Sharapova a dû se rendre à l'évidence.

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Maudite épaule

"J'ai subi plusieurs opérations - une première fois en 2008, une autre l'an dernier - et j'ai passé un nombre incalculable d'heures en rééducation, a-t-elle rappelé. Le seul fait d'entrer sur le court était comme une victoire finale. (...) Mon corps était devenu une gêne." À force de se donner corps et âme pour atteindre ses objectifs - quitte à parfois franchir la limite - son corps a fini par rendre l'âme. Désormais, une autre histoire commence. Peu importe l'orientation de ce "nouveau chapitre, [elle continuera] à se lancer à fond", à y mettre toute son âme. En attendant, elle va profiter. Avec des plaisirs simples, comme s'autoriser "cette part de pizza supplémentaire" et prendre "des cours de danse."