"Je reste calme et positif. Je vais garder la tête haute, continuer de me concentrer sur ce que je fais de bien et nous verrons ce qui va arriver." Battu au premier tour de l'Open d'Australie par le revenant Ernests Gulbis, Félix Auger-Aliassime ne s'affole pas. Il connaît la musique. Il le sait, dans le tennis, il faut savoir composer avec les contre-performances. Même quand on semble promis à un grand avenir.

"J'aime le son du piano, c'est ce que je sais le mieux faire après le tennis." S'il laisse ses doigts courir sur les touches noires et blanches depuis ses 7 ans avec un certain talent, Félix Auger-Aliassime joue ses plus beaux récitals raquette en main. Plus jeune vainqueur d'un match sur le circuit Challenger, à 14 ans, le Québécois mène sa carrière sur un tempo prestissimo. 106e mondial en début de saison dernière, "le petit Mozart canadien", 19 ans, flirt désormais avec le top 20 grâce à une saison 2019 riche de trois finales - une en ATP 500, deux en ATP 250 - et une demie-finale de Masters 1000.

Au classement, sa fausse note lors de l'Open d'Australie n'est d'aucune conséquence fâcheuse. Pas le moindre point perdu. Au contraire. L'an passé, il s'était incliné au deuxième tour des qualifications. Avant d'enchaîner les bons résultats pour grimper dans la hiérarchie jusqu'à mériter un concert de louanges de la part de son idole. "La façon dont il a progressé au cours des six derniers mois a été incroyable, déclare Roger Federer au cours d'une interview accordée à TSN à l'aube de Roland-Garros 2019. Je n'ai pas été surpris parce qu'il est venu s'entraîner avec moi à Dubaï (en décembre 2017)."

 

 

Le concert de louanges du "Maestro"

"J'ai été très impressionné par son éthique de travail et, déjà, sa force mentale... Il a un gros QI tennis et n'est probablement jamais satisfait, poursuit l'homme aux 20 titres du Grand Chelem durant cet entretien. Il a toujours soif d'apprendre. Il a une super mentalité. Je suis sûr qu'il accomplira de grandes choses dans sa carrière, aucun doute là-dessus." Ainsi encensés par le "Maestro" en personne, certains auraient pu voir leurs têtes gonfler jusqu'à décoller du sol. Pas Félix, non. Ambitieux, il veut toucher les étoiles tout en ayant assez de grandeur pour garder les pieds sur terre.

Même sa nouvelle vie et les faramineuses sommes amassées ne parviennent pas à lui donner le tournis. "Ça ne m'a pas donné envie de m'acheter une grosse voiture, confie-t-il au Journal de Montréal en novembre dernier. L'argent que tu dépenses, il faut que ce soit en conséquence avec ce que tu veux et en raison de tes valeurs. Il faut qu'il y ait une raison. Il ne faut pas dépenser de l'argent juste pour dire que tu le dépenses." Des paroles qui n'ont rien d'un discours de façade afin de servir une belle musique au public. Ses actes sont en accord avec sa philosophie.

Chaque année, sur une durée de 5 ans appelée à être renouvelée, "FAA" offre une partie de ses gains, dont le montant est tenu secret, à Tennis Canada (la Fédération canadienne). "C'est important pour lui d'aider les gens qui ont contribué à son développement, explique Bernard Duchesnau, son agent. On n'en fait pas une grande publicité, mais ce que les gens ne savent pas, c'est que Félix redonne sous plusieurs formes au Canada." Ce pays où, dès l'enfance, il se construit un jeu de chef d'orchestre. Sur le court, pas question de subir ou attendre l'erreur adverse. Pieds vissés sur sa ligne, il veut donner le la. Dicter son rythme.

 

 

Chef d'orchestre

"Très tôt, instinctivement, j'ai pratiqué un jeu agressif, spectaculaire, confie-t-il au magazine L'Équipe pendant le tournoi de Madrid 2019. Petit, j'aimais bien frapper, créer le jeu. J'aimais faire des coups gagnants plutôt qu'être celui qui ne fait pas de fautes." Un style percutant qui "effraie" quelque peu l'un des autres jeunes virtuoses du tennis. "Devoir potentiellement l'affronter tout au long de ma carrière et lutter contre lui pour gagner des grands titres, ça m'inquiète, lâche en conférence de presse, dépité, Stéfanos Tsitsipas après une défaite contre Félix au Queen's.

"Il a tout ce qu'il faut pour être monstrueux, estime le Grec. Il a l'un des meilleurs retours du circuit. Son service est vraiment puissant, précis et très compliqué à lire. Il est à la fois vif et rapide, une combinaison rare chez un joueur. Gros coup droit, gros revers. Il n'y a pas beaucoup de failles à exploiter quand vous jouez contre lui. Il est plutôt solide dans tous les domaines." Seul bémol, le grand gaillard de 1,93 m peut parfois commettre une kyrielle de fautes directes. Un défaut sur lequel il travaille pour continuer son ascension. Le tennis, c'est comme le piano : il ne faut pas taper trop fort pour garder la maîtrise de sa partition.