Avant d’être un businessman hors-pair et l’organisateur avant-gardiste du Masters séries de Madrid, Ion Tiriac a été un tennisman moyen. Son plus haut fait d’armes : avoir été un des protagonistes essentiels de la...

Avant d’être un businessman hors-pair et l’organisateur avant-gardiste du Masters séries de Madrid, Ion Tiriac a été un tennisman moyen. Son plus haut fait d’armes : avoir été un des protagonistes essentiels de la mythique finale de la coupe Davis par BNP Paribas 1972, Roumanie-USA.

Le personnage pourrait être sorti d’un roman de Rabelais. Sa morphologie gargantuesque d’abord, son parcours ensuite. Avant d’être le boss du Masters séries de Madrid, Ion Tiriac a tout fait dans le tennis ou presque, et bien au-delà. Sa vie est un roman. Né en mai 1939 à Brasov, à proximité des montagnes Carpates, dans la partie saxonne de la Transylvanie historique –la patrie des vampires. Tout un symbole… Dans la Roumanie communiste de l’après-guerre, le futur partenaire de Nastase pratique le hockey sur glace dont il dispute les Jeux olympiques à Tokyo en 1964 avant de bifurquer vers le tennis deux ans plus tard. Il a vingt-sept ans et parcourt le monde. L’occasion de tirer parti de ses moyens limités, l’opportunité de réussir une reconversion hors-normes. Entraîneur, manager (Vilas, Becker, Leconte…) et entrepreneur débutant, Tiriac devient un authentique businessman (immobilier, automobiles, assurances…) après la chute des Ceaucescu en 1989. Depuis, il n’en finit plus de grimper les étages : organisateur de tournois, président du Comité olympique roumain, apparatchik influent dans de nombreux conseils d’administration, première fortune de son pays… Le jour de sa mort, sa nécrologie rappellera que le patron innovant du tournoi madrilène a été une figure incontournable du circuit international durant de longues années, un self-made man fringant de la Roumanie de l’après 1989 et peut-être, en bas de page, mentionnera-t-on la finale mythique de la coupe Davis par BNP Paribas de 1972,  Roumanie-USA. Son fait de gloire, sa Madeleine de Proust…   Bucarest, du 13 au 15 octobre 72. En pleine Guerre froide, la Roumanie d’Ilie Nastase et Ion Tiriac reçoit les Etats-Unis de Stan Smith et Tom Gorman. C’est la première année où l’épreuve ne se déroule plus selon la formule du Challenge round, lorsque le vainqueur affrontait le meilleur des prétendants, façon coupe de l’America. Pour parvenir à ce stade, les Roumains ont éliminé l’Italie (4-1), l’URSS (3-2) et l’Australie (4-1), tout à domicile. L’inverse des Américains qui se sont déplacés à chaque fois (Mexique (5-0), Chili (5-0), Espagne (3-2). Nastase et Smith (oui, oui le Stan des chaussures), les deux têtes de gondole, se sont déjà affrontés à Wimbledon et à Forest Hills (l’US Open d’avant Flushing Meadows). L’Américain l’a emporté en cinq sets en finale sur le gazon anglais, le Roumain sur l’herbe newyorkaise toujours en cinq sets mais en demi-finale. Outre la rivalité entre deux des meilleurs mondiaux (le classement ATP n’intervient qu’en 1973), les deux pays se sont affrontés en finale en 1969 et en 1971. Les Américains l’ont emporté les deux fois (5-0 et 3-2). Le tirage au sort oppose les deux stars pour le premier match du vendredi. Sur terre, Nastase est le favori, il a grandi dessus. Dans une ambiance hostile, à mesure que la star locale voit les jeux défiler, Stan Smith -stoïque- balaye le clown roumain en trois sets. Stupeur chez les locaux. Les fans le savent, c’est l’année ou jamais. Tiriac (33 ans) commence à fatiguer et il n’y a pas de relève. La confiance a changé de camp et peut-être que Tom Gorman, le deuxième joueur yankee, est un peu trop relax puisque Tiriac n’est guère un danger en simple et pourtant…
 Il joue un tennis pourcentage à haut risque et veut sauver la patrie à lui tout seul...
Dans une ambiance folle, le vieux singe joue à la limite de la régularité, soutenu par un public en feu, et revient de l’enfer. En cinq sets, il remet les deux équipes à égalité. Tout Bucarest veut encore y croire le samedi midi. Peu importe que les deux icônes ne s’entendent plus guère. Le plus jeune vole de ses propres ailes et profite à plein de son nouveau statut et de tous les avantages, en nature et en cash, qu’il procure. Le grand frère appartient à de l’histoire ancienne. Contre toute attente, le double roumain, pourtant vainqueur de Roland Garros dix-sept mois plus tôt sur la même terre ocre, n’existe pas plus que Nastase la veille. La faute à la star roumaine, hors du coup. Il joue un tennis pourcentage à haut risque et veut sauver la patrie à lui tout seul, comme s’il ne voulait pas la gagner associé à Tiriac cette coupe Davis par BNP Paribas. En vain. Smith, associé à Erik van Dillen, gagne en trois sets. Le public devient comme dingue. Comme si c’était possible, le public se surpasse dans l’horreur le lendemain. Ion Tiriac survit avec l’énergie de ceux qui savent que c’est leur dernière chance qui se joue-là. Ici et maintenant. Mené deux sets à un, le futur homme d’affaires déploie des trésors d’ingéniosité et de malice avec l’aide de fans hystériques, met la pression sur l’arbitre et égalise à deux manches partout. La cinquième manche sera décisive puisque Nastase battra forcément Gorman. Fatigué, harassé par un troisième match en cinq sets en deux jours, Tiriac n’existe pas (0-6). Le public de Bucarest est hébété, Stan Smith paisible et radieux et l’Unesco lui décernera le prix international du fair-play pour son détachement dans la tempête. Ion Tiriac, l’ours des Carpates, le descendant des vampires de Transylvanie et ses moustaches lugubres, ne gagnera jamais la coupe Davis par BNP Paribas. Au grand dam de ses biographes.    Par Rico Rizzitelli