Bahrami : « Au fond, je ne suis peut-être qu’un comédien »

20 nov. 2012 à 16:31:38

Bahrami : « Au fond, je ne suis peut-être qu’un comédien »
A 56 ans, il ne se lasse pas de faire le pitre sur les courts. Déjà quand il était professionnel, il était capable de laisser filer un match juste pour un beau geste. Bahrami, c'est avant tout l'amour du...

A 56 ans, il ne se lasse pas de faire le pitre sur les courts. Déjà quand il était professionnel, il était capable de laisser filer un match juste pour un beau geste. Bahrami, c'est avant tout l'amour du jeu.

  Bahrami et les matches exhibitions, ça fait plus de vingt ans que ça dure. Vous n'êtes pas fatigué? Fatigué ? De quoi ? Je m'amuse ! Je voyage dans le monde entier pour faire des exhibitions, c'est mon travail. Et je n'en connais pas d'autres où l'on est payé pour se faire plaisir. Plus jeune, je n’aurais jamais pensé faire ça à 56 ans ! Il faut savoir un truc : 9 joueurs sur 10 qui mettent fin à leur carrière aimeraient continuer à jouer. Moi, je suis toujours là. Pour combien de temps encore ? Tant que mon corps me le permettra. Le jour où je vois qu’il n’y aura plus de jus, j’arrêterai. Pas envie non plus d’être ridicule.   Concrètement, comment cela se passe-t-il ? C'est vous qui contactez les différents tournois pour proposer vos services ? Pas du tout! Moi, je ne recherche rien. On m'appelle, on m'invite et je viens. C'est pourquoi je voyage la majeure partie de l'année. Il m’arrive de partir trois mois sans mettre le pied à la maison.   C'est votre épouse qui doit être contente... Vous savez, parfois, il m'arrive de rester deux semaines à la maison sans jouer, je deviens fou! À un moment, c'est elle qui me dit : « Au fait, il y a bientôt une exhibition, ça va te faire du bien... »   Est-ce que vous apportez quelques nouveautés à vos «numéros»? Il n'y a rien de calculé et, d'ailleurs, je n'ai jamais préparé un match exhibition. On entre sur le court et on improvise. Je n'ai jamais été un grand joueur mais les coups que je faisais, ils sont peu nombreux à le faire ou à savoir le faire.   Dans ce genre de matches, on sait pourquoi les gens se déplacent ? Le public oui : pour passer un bon moment. Mais au début, côté joueur, tout le monde n'était pas très chaud. Certains me disaient : « Mais arrête tes conneries, tu es en train de nous faire passer pour des idiots. » Mais si le mec veut jouer sérieux et qu'en face, je fais le clown, au bout de cinq minutes, il se fait huer par le public.  

« 150 coups de fouet et un passage en prison… »

  Finalement, on a l'impression de ne connaître que ce côté showman chez vous... J'ai toujours joué comme ça. Même quand j'étais sur le circuit professionnel. J'ai dû perdre une centaine de matches que j'aurais dû gagner. Sur la balle de match, je tentais un coup de folie, comme ça, juste pour rire. Ou plus exactement, faire rire. Quand ça passait, c'était formidable, mais bon, ce n'était pas toujours le cas. Ce qui m'importait, c'était de faire plaisir aux gens. Quand j'entrais sur le court et qu'il n'y avait que douze pèlerins, je n'avais aucune envie de jouer. Moi, ce qu'il me fallait, c'était du monde et des rires.   Comment expliquez-vous ce besoin de faire rire? Je ne sais pas, j'ai toujours été comme ça. À 12 ans, je jouais avec un bâton en bois ou avec une pelle. (Il rit) Je réalisais des coups que certains ne faisaient pas avec une raquette. En fait, à bien y réfléchir, je ne suis peut-être au fond qu'un comédien...   Votre carrière professionnelle s’annonçait prometteuse mais elle a pris un sérieux coup d'arrêt avec la révolution islamique et l'arrivée de l'ayatollah Khomeini... À 17 ans, j'étais sur le circuit. Et à 20, tout s'est arrêté. Du jour au lendemain, je ne pouvais plus jouer. Ni à l'étranger, puisque personne n'avait le droit de quitter le pays, ni chez moi. Considérant qu'il s'agissait d'un sport américain donc capitaliste et pratiqué par les riches, le régime a décidé de fermer tous les courts. La seule chose que je peux vous dire, c'est que riche, en Iran, je ne l'ai jamais été...   Que risquait-on si l'on se faisait prendre en train de jouer? Je ne sais plus exactement, mais ça devait être quelque chose comme 150 coups de fouet et un passage en prison. Donc, jusqu’à 24 ans, je me suis abstenu de toucher une raquette…   C'est à cet âge que vous parvenez à fuir le pays. Racontez-nous cette aventure… J'avais un ami qui connaissait le ministre des Affaires étrangères de l'époque, Sadegh Ghotbzadeh. Je l’ai prié de lui demander s'il ne pouvait m'aider à quitter l'Iran. Il lui fallait mon passeport et, trois jours plus tard, y figurait un visa suisse. Je suis donc parti. Six mois plus tard (NDLR : en septembre 1982), Ghotbzadeh était pendu car le régime le soupçonnait de préparer un coup d'état.   « C’est sur les Champs-Elysées, un soir d’embouteillage que j’ai rencontré ma femme » Vous êtes donc parti, laissant tout derrière vous? Je n'avais pas trop le choix. Trois ans après, j'y suis retourné car mon père était mourant. Mais c'est vrai, toute ma famille est restée là-bas. Ce fut difficile mais si je n'avais pas quitté l'Iran, je ne sais pas ce que je serais devenu.   Quel regard portez-vous sur la situation actuelle? Les gens n’ont aucune liberté.   En tant que personnage public et médiatique, vous sollicite-t-on afin de faire véhiculer un message? Parfois. Mais vous savez, je ne peux pas faire grand-chose. Une partie de ma famille se trouve encore en Iran. Mes deux frères et mes deux sœurs. Je ne les ai pas vus depuis quatre ans. Depuis les grosses manifestations d’il y a trois ans, je préfère ne pas y retourner.   De peur de ne pas pouvoir revenir ? Je ne sais pas s’il m’empêcherait de repartir mais je n’en ai pas l’assurance…   Est-ce un déchirement de ne pas pouvoir rentré dans votre pays ? Je suis né en Iran, ma langue maternelle est le farsi mais j’ai passé 32 ans de ma vie à Paris. C’est sur les Champs-Élysées, un soir d’embouteillage que j’ai rencontré celle qui est devenue ma femme. Mon pays, c’est la France. C’est celui qui m’a permis de devenir ce que je suis aujourd’hui.   Revenons au tennis. Vous arrive-t-il d'avoir des regrets? De vous dire que, finalement, vous auriez pu faire une autre carrière? Non, pour la simple et bonne raison qu'il m'était impossible de faire carrière. De 24 à 30 ans, je ne pouvais pas quitter le territoire français. J'avais un passeport iranien et, à cette époque, personne ne voulait en voir la couleur. Un jour, je devais disputer un tournoi à 600 000 dollars à Bruxelles. Pour l'époque, c'était énorme. Les organisateurs m'avaient réservé une wild exempt mais les autorités belges ne m'ont pas laissé entrer sur leur territoire.  

« Un gars a donné 100 000 francs pour ma moustache »

  On dit souvent que les joueurs actuels manquent de folie… (Il coupe) Mais ce n’est pas nouveau, on disait déjà ça il y a vingt ans ! Et encore, à, l’époque Agassi débarquait avec ses shorts en jean, ses T-shirt fluo, ses cheveux longs…   Enfin, sa perruque… (Il rit) Oui, sa perruque. Mais sur le court, que faisait-il ? Il restait derrière et boum-boum. Non, moi quand je parle de folie c’est Ilie Nastase. Il se passait toujours quelque chose avec lui. Il dégageait un vrai charisme et s’il avait envie de dire « merde » à l’arbitre et se prendre 5000 dollars d’amende, il le faisait.   Le règlement s’est durci depuis… Oui et c’est bien dommage d’autant, qu’à mon avis, ça ne sert pas l’image du  tennis. C’est bien de laisser un joueur casser sa raquette. C’est une manière d’exprimer ses émotions et, d’une certaine manière, de les partager avec le public. Et puis, ça apporte un peu de piquant. De mon temps, les gens aimaient ça.   Le public a-t-il changé ? On reproche souvent aux joueurs d’aujourd’hui d’être des robots. Je me souviens d’un match à Roland-Garros où Marat Safin était en train de se faire ridiculiser par Santoro. Et d’un coup, il explose sa raquette. Et là, tout le monde a commencé à le siffler. Mais bon sang, il faut savoir ce que le public veut. D’un côté il siffle un mec qui pète sa raquette et de l’autre, il est nostalgique de McEnroe…   Justement, vous l’avez souvent croisé sur des Exhibitions. Lui aussi c’était un sacré acteur non ? Vous parlez de son caractère ? Je peux vous dire que ce n’est pas un rôle. D’ailleurs, c’est parfois un peu gênant. Exemple : quand une gentille dame vient le voir en lui disant « Oh, Monsieur McEnroe, j’ai toujours été l’une de vos plus grandes fans. C’est un vrai plaisir de vous rencontrer » et qu’il lui répond « Allez-vous faire foutre ! ». À propos de McEnroe, j’ai une anecdote : juste avant la finale du double du tournoi de Toulouse, que je disputais aux côtés d’Eric Winogradsky, John me dit : « Au fait, s’il te plaît, abstiens-toi de tes petites fantaisies, comme ton amorti rétro. Je n’ai pas envie d’être ridicule. Ce ne serait pas bon pour mon image ». Je lui ai dit : « Ok, on joue sérieux ». On leur a mis 6-0, 6-3. À la fin, il est revenu : « Putain, je ne t’ai pas dit de jouer aussi sérieux ! »   Pour finir, parlons un peu de votre moustache. C’est votre marque de fabrique ? (Il rit) Je l'ai rasée deux fois. La première quand, avec le club de Perreux, nous sommes devenus champion de France. Il y avait une soirée où tous les gars de l'équipe devaient se déguiser en femme. Vous auriez dû me voir en robe et en talons... La seconde, c'était à l'occasion d'une vente aux enchères au bénéfice de l'association « Les Enfants de la Terre » de Yannick Noah. Un gars a donné 100 000 francs pour ma moustache. Je l'ai donc rasée et je lui ai filée. Mais je vous avoue que je ne sais pas du tout ce qu'il en a fait...   Propos recueillis par Charles Michel  

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