Le jour où Becker s’est enfui de la Rod Laver Arena

21 janv. 2016 à 11:32:44

Novak Djokovic en est l’exemple imparfait, mais on peut être numéro 1 mondial et douter. Il suffit de s’arrêter sur le coach du Serbe, Boris Becker, et de rembobiner 25 ans en arrière, lors de sa première victoire à Melbourne.

Novak Djokovic en est l’exemple imparfait, mais on peut être numéro 1 mondial et douter. Il suffit de s’arrêter sur le coach du Serbe, Boris Becker, et de rembobiner 25 ans en arrière, quand l’Allemand gagnait à Melbourne pour la première fois de sa carrière. Jamais peut-être un champion de la raquette n’est apparu si mélancolique.

 

En 100 ans de tennis, on croyait avoir déjà tout vu. Mais ce dimanche 27 janvier 1991, quand Boris Becker remporte (enfin) l’Open d’Australie en quatre sets (1-6, 6-4, 6-4, 6-4) pour devenir (enfin) n°1 mondial, l’Allemand fait dans l’inédit. Façon rock-star tourmentée, « Boum Boum » expédie le bouquet final en dix secondes chrono : la balle de match (un retour gagnant), sa raquette (qui part si haut qu’elle a dû toucher le ciel), et la poignée de mains (rien à se dire avec Lendl). Le voilà maintenant qui fuit le court comme un voleur, alors que le public de ce qui ne s’appelle pas encore la Rod Laver Arena l’acclame. Dans le couloir qui mène aux vestiaires, la caméra filme un Becker sautillant, comme pris d’une envie pressante, face à une porte qu’il n’arrive pas à ouvrir…

 

 

Mais l’Allemand ne veut nullement se soulager. Il a juste besoin d’air, de faire le vide. Les flashs et les hourras l’étouffent. En conférence de presse d’après finale, il avouera même qu’il cherchait l’angle mort des caméras et des photographes. « Je sentais que je devais être seul avec moi-même, avec mes pensées. Ainsi, j’ai couru dans le parc avoisinant le stade. Je me remémorais le passé, je repensais aux sept années parcourues pour en arriver là. » Sept années en deux minutes de jogging.

 

La supportrice topless

 

Car il a bien fallu retourner sur le court, pour recevoir son trophée de vainqueur. Et exprimer devant les 15 000 spectateurs impatients de cette finale son ressentiment. Après ce match fou, mais aussi après ce tournoi où il aura aussi connu cette fan éméchée qui lui exhibe sa poitrine à chaque point gagné lors de son deuxième tour et ce match record de 5h11 contre Omar Camporese deux jours plus tard. Mais là encore, trop compliqué. Ce qui donne le record du plus court discours de l’histoire du tennis mondial : « C’est un moment inimaginable pour moi. Je ne peux en dire plus, désolé ». Et des déclarations surprenantes pour un type qui accède enfin au rêve de toute une vie de tennisman : la place de n°1 mondial. Face aux journalistes, celui qui n’a encore que 23 ans, et qui devient ce jour-là le neuvième de l’ère Open, seulement, à trôner à cette place, fait surtout part de sa souffrance : « J’ai un peu peur que cela s’arrête. Je ne suis pas le genre de personnes qui aime être numéro 1 pendant cinq ans. Je voulais l’être mais j’aimerais passer à autre chose dans ma vie désormais. J’espère quand même être assez fort pour reste numéro 1 quelques années. »

 

Une phrase qui trouve un écho à ce qu’il a dit ressentir six ans plus tôt en devenant le roi de Wimbledon à seulement 17 ans : « Le Boris de Leimen est mort en juillet 1985 à Londres. Mort pour laisser la place à quelqu’un d’autre. D’aucuns se le sont approprié pour le déclarer patrimoine national. Il est devenu en quelque sort une entreprise d’Etat. » Durant ses grandes années, Becker, pourtant doté d’un mental en béton armé, a senti qu’il appartenait beaucoup plus à son coach et à son agent qu’à lui-même. Si Becker n’a gagné qu’un seul autre titre de la saison 91 (à Stockholm, 9 mois plus tard), c’est certainement qu’il a passé son temps à se chercher en vain un nouveau but. « BB » tiendra même des propos très inhabituels pour un numéro 1 mondial, quelques mois plus tard, à Wimbledon : « Je me sens vide. Je ne me sens pas le feu nécessaire pour défendre la place de numéro 1. Je sais que je n’ai plus besoin du tennis pour être heureux. Pendant le tournoi, je ne me suis amusé qu’une seule fois : au quatrième set contre Forget. Pour le reste, il m’a été presque désagréable d’entrer sur le court pour être épié par tant de gens. Si j’avais gagné Wimbledon, j’aurais peut-être arrêté ma carrière. D’ailleurs, j’y songe de plus en plus sérieusement. » Finalement il arrêtera huit ans plus tard, en 1999, non sans avoir remporté de nouveau un Grand Chelem. Où ? À Melbourne bien sûr, en 1996.

 

Par Julien Pichené

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