Le grand méchant Djokovic

3 déc. 2015 à 11:14:54

Au cours d’une saison exceptionnelle rythmée par ses huit duels épiques contre un Roger Federer spectaculaire, Djokovic un mondial a toujours semblé incarner une certaine version du Mal.

Au cours d’une saison exceptionnelle rythmée par ses huit duels épiques contre un Roger Federer spectaculaire, l’incontestable numéro un mondial a toujours semblé incarner une certaine version du Mal. Un méchant somptueux qui gagne à la fin, pour une fois.

 

Toutes les ascensions d’un même sommet ne se valent pas. Si la montagne culmine toujours à la même hauteur, chaque grimpeur tente de dompter l’altitude à sa manière. Ainsi, tous les séjours à la place de numéro un mondial ne sont pas égaux. Et en cette fin d’année 2015 qui a vu Novak Djokovic terminer la saison en remportant cinq tournois consécutifs, il convient de rajouter que peu d’ascensions peuvent se mesurer à celle du Serbe. Parce que les histoires sont plus fortes que les chiffres, en voilà une pour résumer la performance invraisemblable du Serbe : mis à part le tournoi de Doha – le premier de la saison – Djokovic a atteint la finale de tous les tournois qu’il a disputés. Tous les tournois du Grand Chelem (trois victoires sur quatre), tous les Masters (six victoires sur huit) et tous les autres. Comme le soleil sur le désert, Nole a exercé une domination sans zone d’ombre : en 2015, Novak Djokovic s’est montré plus fort que tout le monde sur toutes les surfaces.

 

Roger et le public

 

Pourtant, au moment où il entre sur le court de la finale des ATP World Tour Finals, le peuple lui résiste les applaudissements les plus prononcés. Comme à l’US Open et Wimbledon il y a quelques semaines, Djoko doit non seulement battre Roger Federer, mais aussi vaincre la foule. Et c’est d’abord ici que la prouesse du Serbe atteint une dimension hors-norme : en 2015, Djokovic a trouvé la force pour déchirer le scénario du gentil et imposer autoritairement le sien. Celui du grand méchant, du peuple qui pleure à la fin et des ténèbres qui remplacent le soleil. Les rôles sont distribués depuis longtemps, voire presque depuis toujours. Federer a l’élégance majestueuse de son côté tandis que Djokovic a tiré le costume du sportif soviétique méticuleux. Contre la fulgurance des accélérations et la légèreté des montées au filet du Suisse, Djokovic semble se battre avec des armes au pouvoir de séduction périmé. Il est dit solide, résistant, rigoureux, régulier. Et génial, alors ? Forcément, dans la bouche des supporters de Federer, qui ont rempli 90% des rangs de l’O2 Arena dimanche dernier, Djoko est carrément ennuyeux. Mais comment dompter ce taureau aux multiples visages humains cachés dans la pénombre d’une enceinte immense plongée dans le noir ?

 

Rituel et contrôle

 

En contrôlant méthodiquement la seule chose qu’il peut maîtriser à ce moment précis : la balle.  Quand il se dirige vers le ramasseur de balle pour lui demander trois ou quatre petites balles jaunes, Djoko est parfois énervé, irrité, voire véritablement en colère. Il attrape, palpe, caresse puis sélectionne une première fois. D’un toucher habile, il fait ensuite rouler les deux sphères dans sa main  avant d’en glisser une dans sa poche. A ce moment-là, et ce fut systématique ce dimanche soir, le public est encore en train de relâcher dans ses oreilles un énième « Come on Roger! », « Let’s go Roger! » ou « Allez Roger ! ». Mais alors que la salle sait se montrer pressante, insistante et pesante, et que les maigres mollets de Djoko ne semblent pas – à première vue – aptes pour un tel combat de nerfs, le Serbe choisit précisément ce moment pour répondre et reprendre l’ascendant. Un, deux, trois, quatre, cinq, six. La raquette fait rebondir six fois la balle, puis se retourne, et la fait rebondir une septième fois au sol. Le public perd de la voix, s’impatiente peut-être. Et puis, Djoko reprend, imperturbable. Si le tennis est bien une sorte de boxe, alors Djokovic a trouvé le moyen d’arrêter le temps en plein milieu de chaque round. Le poids de la balle fait alors inévitablement taire les 20 000 bouches du public, pour laisser place au jeu.

 

Hawk-eye sur une double faute

 

À New York, un Roger Federer stellaire – celui qui n’avait pas perdu un set depuis Wimbledon – n’avait réussi à convertir seulement 4 balles de break sur 23. Un chiffre à peine croyable qui avait laissé toute la planète songeuse. Mais alors qu’une partie des observateurs avaient mis cette statistique sur le compte de quelques gros ratés du Suisse, d’autres en avaient profité pour exprimer leur admiration pour la résistance mentale et physique – tennistique – de Djokovic. Mats Wilander, en premier lieu : « Il s’agit peut-être de l’athlète le mieux entraîné de la planète ». C’est tout ? Absolument pas. Cette semaine à Londres, Djoko a démontré pour la énième fois qu’il est avant tout un maître du retour, un artiste de la défense, un génie cérébral de ce sport. Un numéro un infatigable, certes, mais surtout un numéro un mondial qui semble ne jamais arrêter de penser son plan de jeu. Ainsi, encore une fois, Djoko n’a rien lâché et a méticuleusement exécuté un plan intelligent et agressif, malin et efficace. Comme tous les joueurs qui mettent en place des plans de jeu, Djokovic varie ses prises de risque. Mais à la différence de l’ensemble des autres joueurs de la planète, le contrôle ne faillit jamais et le risque paye toujours au bon moment. Comme dans ce deuxième set où le Serbe s’est mis à accélérer seulement sur la troisième puis quatrième mise en jeu de Federer. Le break est finalement tombé alors qu’il menait 5-4. Sur la balle de match, Roger Federer a même craqué et offert une double faute à son adversaire. Dans la panique, la frustration ou le doute, le Suisse a utilisé un challenge. Là, au milieu de l’O2 Arena, sous un public conquis à la cause du Suisse, Djoko a regardé la trace du service de son adversaire avec tranquillité. Bien avant le verdict de l’arbitre, les applaudissements du public, la poignée de main de Federer ou même le trophée, Djoko semblait déjà connaître l’issue de la rencontre. Un champion irréel dans un beau costume de grand méchant. Et le film est loin d’être fini.

 

Par Markus Kaufmann, à Londres

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