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Un match peut-il se gagner dans le regard ?

Opposés en quarts de finale de l’Open d’Australie, Stan Wawrinka et Jo-Wilfried Tsonga se sont disputés lors d’un changement de côté à propos d’une histoire de regards. Anecdotique ? Pas tant que ça.

Opposés en quarts de finale de l’Open d’Australie, Stan Wawrinka et Jo-Wilfried Tsonga se sont disputés lors d’un changement de côté à propos d’une histoire de regards. Anecdotique ? Pas tant que ça. Car dans le tennis, comme dans plein d’autres sports, la bataille psychologique passe par les yeux.

 

« - Qu'est-ce t'as dit ? C'est toi qui me regardes et qui me parles. Qu'est-ce que tu cherches ? Vas-y, c'est bon. Est-ce que je t'ai regardé une fois ?
- Bien sûr…
- Quand ?
- A l'instant, là…
- T'es en train de me regarder ! C'est qu'un match de tennis, il faut se calmer. C'est qu'un match de tennis, relaxe un peu.
 »

 

À l’origine et à la conclusion de cette conversation philosophique, Stan Wawrinka, qui a remporté le premier set de son quart de finale d’Open d’Australie. En face, Jo-Wilfried Tsonga semble désemparé après avoir perdu un tie-break importantissime dans cette confrontation tendue. Manque de pot pour lui, il vient sûrement de perdre définitivement le match suite à cette petite embrouille, plus influente qu’elle n’y parait. Surtout dans les têtes.


 

Grossièrement, le schéma semble être le suivant : Tsonga s’incline 7-2 dans un tie-break maitrisé par le Suisse, le Français laisse parler sa frustration en balançant quelques mots d’autocritiques liés à son agacement tout en jetant un œil sur son adversaire / Ce dernier tient sévèrement le regard au changement de côté / Le Français s’en plaint. « Dans le regard adressé à ton concurrent, tu as deux choses : soit c’est un révélateur inconscient de désarroi, de colère, soit c’est un message de combat qui veut dire : ‘Je te regarde dans les yeux, je suis là.’ Ici, on est plutôt dans la première catégorie de la part de Tsonga, qui libère maladroitement sa frustration », détaille Thomas Giraud, entraîneur de tennis spécialisé dans la préparation mentale. Sauf que Wawrinka n’est pas du genre à se laisser faire. Ce qui trouble le Tricolore, comme l’explique l’expert en psychologie sportive : « Stan accepte toujours le combat. Si on le regarde en mâchonnant des mots, il va soutenir le regard. Or, quand on se parle à soi-même comme Tsonga l’a fait, on est dans un sentiment de fragilité extrême. Et si on a l’impression que l’autre s’infiltre dans ce moment intime, on va vouloir se défendre. » 

 

« Ah, c’est le moment de le tuer »

 

Raison pour laquelle Tsonga a eu du mal à digérer la battle de regard acceptée par Wawrinka, qu’il avait pourtant lui-même engendrée. Résultat : il n’a pu s’empêcher d’envoyer quelques reproches au Suisse dans la foulée. « Il a voulu contre-attaquer avec des mots, mais c’est là qu’il a perdu le combat. C’est ce qui est terrible pour lui. Pendant que Stan restait relativement calme sans se laisser faire et sans perdre d’influx, lui est un peu sorti de ses gonds. C’est très symbolique d’une bataille mentale perdue. Ça montre la fragilité émotionnelle de Tsonga à ce moment-là. »

 

Le douzième mondial s’est donc tiré une balle dans le pied en se comportant de la sorte. Alors que les deux bonhommes ont déjà eu un antécédent il y a deux ans lors de la Coupe Davis par BNP Paribas, la guerre psychologique a clairement tourné en faveur du vainqueur de l’Open d’Australie 2014. Et le résultat final en a pâtit. Au détriment de Tsonga. « Un mauvais regard peut faire basculer une partie, estime Ronan Lafaix, entraîneur principal de Stéphane Robert et coach mental de Gilles Simon. Surtout que là, il n’y a pas eu que des regards, il y a eu des mots qui ont suivi. On est dans une bataille psychologique entre deux joueurs de haut niveau et Stan sait ce qu’il fait, hein. Il ne laisse rien au hasard. Il sait qu’à ce moment-là, il prend l’avantage en répondant de cette manièrePour lui, c’est une offrande. Il se dit : ‘Ah, c’est le moment de le tuer’. »

 

Poing serré et cri de guerre

 

« Le mauvais regard, c’est l’arme du faible. Le mec qui est fort n’a pas besoin de ça pour dominer son adversaire, note encore Ronan Lafaix. On ne conseille pas ce genre de comportement. Parce qu’on le voit bien : en faisant ça, Jo se perd. Ce n’est pas Stan qui a cherché le combat. Lui, il a juste vu la faille et il s’y est engouffré. » En revanche, le regard dit « de combat » est employé par la majorité des joueurs. Il est même régi par des codes tacites, d’après Thomas Giraud. « Souvent, après un long point qui se termine à la volée – la distance étant trop grande pour que les regards se croisent en fond de courts -, il y a un regard vers l’adversaire avec le point serré. Là, il y a défi. » La réplique ne se fait généralement pas attendre, avec un « Come On ! » lancé sur le point d’après. Tout ça participe à la stratégie de déstabilisation propre à chacun.

 

Reste le regard essentiel entre le joueur et son entraîneur. Les deux compères n’ayant pas le droit de communiquer, les informations passent exclusivement par les yeux. Il n’est ainsi pas rare de voir un Andy Murray en mauvaise forme physique se tourner vers son tacticien pour lui faire part de son incompréhension quant à sa fatigue. Son coach peut-il l’aider ? Bien sûr, répond Thomas Giraud. « Rien qu’avec un regard serein, l’entraîneur est capable de lui transmettre un capital confiance énorme et lui donner une énergie insoupçonnée. » Preuve que la vue ne sert pas qu’à suivre la trajectoire d’une balle.

 

Par Florian Cadu

Article rédigé par

So Press

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